Les curriculums
JOHANNE LEMIEUX
Travailleuse sociale, conférencière & auteure
Québec, Québec, Canada
Johanne Lemieux est travailleuse sociale spécialisée en adoption internationale, et aussi conférencière, formatrice, créatrice de l’approche psychosociale « © l’Adopteparentalité » ainsi que co-auteure du livre L’enfant adopté dans le monde (en quinze chapitres et demi) paru en 2003 aux Éditions de l’hôpital Sainte-Justine.
Travailleuse sociale depuis plus de 27 ans, Mme Lemieux a exercé sa profession à la direction de la protection de la jeunesse, en milieu scolaire et, jusqu’en 2001, dans un CLSC de la région de Québec. Parallèlement à son implication dans le réseau des services sociaux, Mme Lemieux a consacré les quinze dernières années de sa carrière à la recherche, à l’étude, à la création d’outils d’intervention psychosociale et surtout à la diffusion de connaissances psychosociales en adoption internationale et en attachement, au départ dans le cadre d’une pratique privée au Bureau de consultation en adoption de Québec et plus récemment avec Le monde est ailleurs. Elle s’est également impliquée bénévolement dans un organisme d’adoption, a été chargée de mission au Cambodge et collabore toujours à l’écriture de textes publiés sur le site Québecadoption sur le portail Abandon, adoption, autres mondes et d’autres revues spécialisées au Québec et en Europe.
C’est l’arrivée dans sa vie de ses trois enfants par adoption qui a motivée Mme Lemieux à chercher et trouver des réponses à la spécificité de la parentalité adoptive, domaine à peine défriché, particulièrement dans le monde de la francophonie. Les champs d’intervention de la postadoption et spécifiquement tous les enjeux d’attachements qui s’y déploient sont désormais ses passions, passions qui l’ont amené à se perfectionner aux États- Unis en traitement des troubles et des désordres de l’attachement chez l’enfant abandonné. Mme Lemieux a ainsi créé une nouvelle approche psychosociale nommée « © Adopteparentalité » qu’elle enseigne aux parents mais aussi aux intervenants tant au Québec qu’en Europe (France, Belgique, Luxembourg et Suisse). Elle est co-auteur avec le Dr Jean-François Chicoine, pédiatre et Patricia Germain, infirmière d’un livre unique au monde sur la santé physique, mentale, familiale et identitaire des enfants adoptés : L’enfant adopté dans le monde (en quinze chapitres et demi). Elle prépare actuellement un deuxième ouvrage sur les défis d’attachement dans la relation adoptive parent-enfant.
Ses compétences, son jugement clinique, son humour et sa personnalité éclatante font de Johanne Lemieux l’une des plus grandes formatrices psychosociales de toute la francophonie.
MORCEAU CHOISI: LE JOURNAL DES PROFESSIONNELS DE L'ADOPTION(2006)
ATTACHEMENT PARENTS-ENFANT
L'invention de l'attachomètre
Par Johanne Lemieux, travailleuse sociale
Extrait de:"Les troubles de l'attcahement en adoption internationale"
Avec Jean-Francois Chicoine & Le monde est ailleurs
Le Journal des professionnels de l'enfance, France
Dernière révision : 2006
Croyez-nous, rien n’a été plus simple depuis le monolithe de Kubrick : à l’instar de l’hygromètre ou du thermomètre, il y a maintenant notre attachomètre. On peut concevoir l’attachomètre comme un instrument de mesure virtuel facilitant la visualisation des besoins par les parents et l’identification des réalités diagnostiques par les professionnels appelés à intervenir face à une pathologie infiniment complexe. C’est un outil clinique et éducatif.
À l’extrême gauche de l’instrument, imaginez une zone de bonne santé mentale, notre zone verte. Avec de bons conseils adaptés à la parentalité adoptive, l’enfant sécurisé ou au style légèrement insécure pourra finalement se trouver parfaitement ou assez confortable au sein de sa famille adoptive. Pour cet enfant, père et mère ne deviennent pas uniquement des objets de sécurité mais des sujets de sécurité qui contrôlent sainement sa vie et assurent l’entièreté des décisions concernant sa santé, son développement et l’émergence de ses talents. Même si certaines décisions d’adulte peuvent lui déplaire, il est assez en confiance pour ne pas requestionner la motivation sous-jacente de ses parents ni leur intention de le conduire vers le meilleur. Il prend plaisir à se laisser prendre dans les bras, il sait regarder avec la profondeur intensité, il sait s’abandonner, se soucier de l’autre, interagir, bref, malgré ses incertitudes plus ou moins grandes, il est en parfait état de marcher.
À mesure qu’on se déplace vers la droite de l’attachomètre, apparaît ce que nous présentons aux parents adoptifs comme notre zone jaune .Les enfants qui s’y trouvent ont souffert plus ou plus longtemps que les autres, dans l’utérus maternel, en famille biologique, d’accueil ou à l’orphelinat. Ce sont souvent des enfants grands de 18 mois et plus ayant expérimentés plusieurs ruptures ou des soins inhumains. Dans cette zone maladive, les petits sumos, solos ou les petits velcros, c’est selon, mèneront la vie dure à leurs parents. Par exemple, ils se mettront souvent en colère, refuseront toujours d’obéir aux demandes de l’adulte, seront souvent malveillants ou vindicatifs, distingueront mal qu’ils font du mal aux autres. Ils sont si anxieux qu’ils n’arrivent plus à fonctionner au quotidien. Les mécanismes qui leur ont permis de survivre sans adultes aux commandes resurgissent. Ils se transforment en petit terroriste de maison et prennent tous les moyens pour obtenir ce qu’ils identifient comme essentiel pour leur propre survie. Pour les familles, un « entretien » nécessaire est sophistiqué. L’’encadrement professionnel est ici essentiel.
En poursuivant votre route sur l’attachomètre, vous vous rendez à l’extrémité droite dans la zone rouge, une zone de pathologie mentale où les trois styles d’attachement se font de véritables caricatures des autres zones. Les symptômes et les signes sont poussés à l’extrême. L’enfant malade ne réalise pas sa souffrance et la souffrance qu’il impose aux autres; il vole, agresse, ment, manipule, escroque. On parle alors de troubles de l’attachement proprement dit, au sens pathologique du terme, un état nécessitant des soins continus et complexes. Nous avons bien dit des soins : ici la seule mise en famille saine ne suffit pas plus qu’un excellente diète ne parviendrait à contrôler seule un diabète sévère. La colère du Sumo est devenue trop destructrice; le Solo s’est tant replié sur lui-même qu’il s’est mis en danger; le Velcro démontre des troubles anxieux si envahissants qu’ils se rapprochent des syndromes post-traumatiques aigues. Les chercheurs et les cliniciens emploieront parfois, en sus des précédente, la terminologie descriptive d’attachement « désorganisé ». À cette étape inquiétante, rares sont les enfants qui ne présente qu’un seul diagnostic clinique.
La majorité des familles qui réabandonnent l’enfant adopté à l’étranger le font en raison de troubles de l’attachement. Au Canada, elles représentent entre 3 et 5 % des familles adoptives.
MORCEAU CHOISI: ABANDON, ADOPTION, AUTRES MONDES (2005)
TROUBLES DE L'ATTACHEMENT
L'histoire de Marie.
Par Johanne Lemieux, travailleuse sociale
Extrait de:"L’enfant adopté dans le monde en quinze chapitres et demi"
Les Éditions de l’Hôpital Ste-Justine, Québec, Canada.
Source : http://www.meanomadis.com
Québec, Québec, Canada,
Avec Le monde est ailleurs
Dernière révision : 2005
Marie a 35 ans lorsqu’elle part en Thaïlande chercher son premier enfant qu’elle nommera Nicolas. Son conjoint est un peu plus âgé qu’elle, et déjà père de deux filles adultes nées d’une première union. Enseignante en technique infirmière, Marie se sent tout à fait préparée à accueillir et à aimer un enfant éventuellement malade, insécure, et avec de petits retards de développement.
Le dossier Thaïlandais rapporte en effet que Nicolas a été trouvé dans une rue du quartier Patpong de Bangkok, maigre et très sale. Après deux ans en institution, sa santé serait par ailleurs très bonne. Il a actuellement 3 ans et demi. Les premiers contacts à l’orphelinat se passent plutôt mal pour Marie. Nicolas n’a d’yeux et de bras que pour son nouveau papa. Il refuse de regarder Marie, de se laisser toucher ou approcher par elle. Marie trouve cela un peu difficile, mais se raisonne : « cet enfant est en choc, a le droit de choisir une première figure de sécurité. Avec amour, patience et surtout avec le retour à la maison, tout rentrera dans l’ordre. »
Après six mois de congé parental, Marie n’est plus que l’ombre d’elle-même. De nature optimiste, joviale et énergique ,elle est devenue insomniaque, irritable et carrément dépressive. La déception, l’impuissance et la confusion ont envahi sa vie. Elle croit qu’elle est devenue folle, elle croit qu’elle est une mauvaise personne car son fils tant espéré et attendu refuse encore tout contact avec elle, alors qu’avec son mari et tous les autres adultes, il est affectueux, coquin et rieur, malgré ses crises de colères et son côté très accaparant. Pire encore, Nicolas « tolère » sa présence lorsque son conjoint ou un autre adulte est dans la même pièce mais devient agité, violent et totalement hors contrôle lorsqu’elle se retrouve seule avec lui dans la maison. Jacques, son mari, commence même à douter des paroles et de la santé mentale de sa conjointe. Qui est donc cette femme qui parle en des termes si effrayants de cet enfant si adorable ?
Pour Marie une seule explication : elle a forcé le destin, elle n’aurait jamais dû être mère, et c’est la vie qui l’a puni. Pour Marie une seule solution : quitter son conjoint et Nicolas, ils seront bien plus heureux sans elle. Jusqu’à la révélation.
Une amie invite Marie à une conférence donnée par un psychologue qui décrit ce que sont les désordres de l’attachement chez les enfants placés en famille d’accueil ou en adoption : le rejet parfois violent d’une nouvelle figure maternelle ,et ce peu importe les merveilleuses attitudes parentales , la tendance de l’enfant à la triangulation, c’est à dire diviser les adultes pour mieux contrôler son environnement. Dès l’entracte, Marie a déjà pris rendez-vous avec cet « ange tombé du ciel » comme elle se plaira à le dire.
Après 4 mois d’application de techniques favorisant l’attachement, avec moult conseils éducatifs spécifiques aussi renforcés par le papa, Nicolas accepte tranquillement des petits contacts physiques avec maman, de brefs contacts visuels. Surtout ne fait plus de crises violentes lorsque Marie est seule avec lui. La maison triste est redevenue une maison joyeuse. Le psychologue a averti le couple du caractère fragile à court terme de ces améliorations, des régressions et des rechutes possibles. Il a assuré à la famille son soutien au besoin et la possibilité d’entreprendre dans les mois qui vont suivre une thérapie directement avec l’enfant, et en leur présence.
Marie a ainsi appris qu’elle n’était ni folle, ni punie par le destin.
MORCEAU CHOISI: L'ENFANT ADOPTÉ DANS LE MONDE EN QUINZE CHAPITRES ET DEMI (2003)
PRÉADOPTION
Vous etes adoptés en Tanzanie
Par Johanne Lemieux, travailleuse sociale
Extrait de L’enfant adopté dans le monde en quinze chapitres et dem
Avec Jean-François Chicoine, pédiatre & Patricia Germain, infirmière
Éditions de l’hôpital Sainte-Justine, Québec, Canada, 2003
Dernière révision : 2006
L’arrivée à l’aéroport peut faire vivre beaucoup d’insécurité à l’enfant. La famille et les amis sont tous là en grand nombre, quand ce ne sont pas les médias appelés pour transmettre la bonne nouvelle de la journée. Pour les parents adoptants, la famille élargie et les amis intimes sont à la fois une grande source de soutien et une grande source de stress. Une grossesse adoptive n’offre pas les repères attendus, ce qui rend les membres de la famille souvent mal à l’aise et maladroits. Pour éviter leurs débordements, légitimes mais inutiles, gardez l’enfant dans vos bras et demandez à la famille de ne pas le prendre. Il faut tenir compte des besoins de l’enfant. Il y a une hiérarchie à respecter dans l’attachement. On imagine d’ici la tête frustrée de la mamma italienne en attente d’un petit-fils russe! Difficile donc de dire aux grands-parents d’être euphoriques, mais de ne pas enlacer bébé. Fatigué ou pas fatigué, il est de votre responsabilité de protéger cet enfant, LE VÔTRE, et de faire en sorte qu’il se sente en sécurité. Si la tâche est trop difficile, vous pourrez toujours dire que vous avez lu un excellent livre sur l’adoption dans lequel il est suggéré d’être “un peu sauvage ” au retour.
Imaginez. Rien qu’un peu…
Votre nom est Julie ou Simon, et vous avez 14 mois. La Direction de la protection de la jeunesse du Québec vous a déclaré adoptable, car votre mère n’a pas les capacités nécessaires pour assurer votre sécurité et votre développement. Les travailleurs sociaux vous cherchent une famille adoptive québécoise depuis six mois, mais sans succès. Une famille tanzanienne accepte de vous adopter, car ils ont toujours rêvé d’avoir un enfant blanc : ils sont si mignons !
Vous prenez l’avion avec une escorte et arrivez très fatigué, 20 heures plus tard, à l’aéroport de Dar Es-Salam, pour y découvrir enfin votre nouvelle famille. Deux dames en robe longue de couleur mauve s’approchent avec un homme en robe longue de couleur orange. Ils ont la peau très très noire et les dents très très blanches. Et ils n’ont pas de cheveux ! Ils ont de grands bijoux autour du cou et dans leurs longues oreilles. Avec eux, il y a quatre enfants avec la peau aussi noire et les dents aussi blanches… Que pensez-vous d’eux ?
L’escorte qui parle français doit repartir par le même avion et vous laisse là. Quelles sont vos émotions ? À l’aéroport, une foule bruyante composée de toute la tribu massaï chante, danse et fait de la musique pour vous accueillir. Êtes-vous touché et heureux ? Plusieurs personnes que vous ne connaissez pas, des enfants, des personnes âgées, des adultes, viennent près de vous, vous touchent, vous parlent. Comment vous sentez-vous ? Quelles sont les réactions de votre corps ? Avez-vous envie de rire ? De pleurer ? De vous laisser faire ? De vous sauver ? De dormir ? De vomir ? Les nouvelles mamans et le nouveau papa vous parlent en massaï. Comment savez-vous s’ils sont gentils ou non ? Comment comprenez-vous ce qu’ils veulent que vous fassiez ? Le soir même, ils vous servent un plat typique : l’engurma, une bouillie composée de haricots avec une tasse de sang de vache bien chaud. Quelle est votre réaction ?
La première nuit, on vous fait dormir dans leur maison, nommée “ enyang ”, sur un tapis à même le sol. Il y a des bruits inconnus qui viennent de la savane, il fait très chaud et très noir. Comment dormez-vous ? Le lendemain matin, une de vos nouvelles mamans jette votre T-shirt et vos pantalons. Elle vous habille avec une robe massaï nommée “rubeka ”, vous rase les cheveux et vous met un joli bijou de tête, comme vos frères et sœurs.
Êtes-vous reconnaissant et vous trouvez-vous beau ?
Quelques jours plus tard, une personne parlant français vous demande si vous êtes enfin heureux d’avoir une nouvelle famille : que lui répondez-vous ?
