Pour rien au monde

HUMANITAIRE

 

Le petit monde de l’humanitaire

 

Un éditorial de Nago Humbert,

président de Médecins du Monde-Suisse

Extrait de : Le temps/ Abandon, Adoption, Autres mondes

Suisse, mai 2002/ Québec, 2004



Photo LMEA: Habitation Rom, Roumanie, 2000

 

 

Depuis quelque temps, le petit monde de l'humanitaire est secoué par des scandales qui ternissent son image : la découverte de pratiques pédophiles et d'abus sexuels sur le terrain des missions de certaines ONG et d'agences des Nations Unies, la mise en examen de responsables des Restos du Cœur et de l'association Raoul Follereau en France pour malversations, les critiques de la présidente démissionnaire de l'Action contre la Faim qui dénonce la bureaucratisation des ONG et l'oubli des objectifs fondateurs de l'action humanitaire ou encore le coup de gueule dans un article du journal Le Monde du ministre des affaires étrangères belge qui fustigeait l'arrogance et l'impunité à la critique des humanitaires.

 

Cela tendrait simplement à confirmer ce que disait l'un de mes professeurs : Ce n'est pas parce que la cause est honorable et généreuse que ceux qui sont censés la servir le sont. Mais ces événements qui assombrissent l'éclat souvent quelque peu fabriqué ²des humanitaires devraient nous permettre des remises en questions sur notre rôle dans la société, notre gestion et surtout sur notre capacité à évaluer nos actions sur le terrain. Malheureusement, on a un peu tendance, dans les sphères dirigeantes des organisations caritatives, à manquer d'humilité en réagissant comme des vierges effarouchées et en évacuant les critiques et  les problèmes en pensant que cela se passe uniquement chez le voisin.

 

Pédophilie et abus sexuel

Prenons le scandale de la pédophilie et des abus sexuels. Aucune organisation fut-elle humanitaire, au même titre que d'autres institutions, comme l'Église, les scouts ou l'école pour n'en citer que quelques-unes, n'est à l'abri de découvrir un jour que l'un de ses membres a abusé de sa confiance en utilisant sa fonction pour assouvir ses penchants pervers. Ce qui est très grave dans le cas qui nous occupe, c'est non seulement l'utilisation d'une position de domination et de dépendance :Je te donne du pain si tu couches avec moi², mais surtout quand ces pratiques sont érigées en système comme il semble que ce fut le cas dans le scandale du HCR en Afrique.

 

L'horreur que ces actes provoquent en nous est amplifiée par le fait qu'ils rendent les femmes et les enfants que nous sommes censés soigner et protéger doublement victimes : une première fois victimes de leur histoire personnelle (guerre, catastrophes naturelles) qui les a amenés à se trouver dans un camp de réfugiés, une deuxième fois victimes de travailleurs humanitaires qui ajoutent des blessures à leurs souffrances.  Ils ont trahi leur confiance et bafoué notre idéal.  Pour autant, les grandes organisations,  notamment onusiennes, ont-elles saisi la gravité de la situation? Je crains encore une fois que les dirigeants soient tentés de banaliser ²cet incident isolé pour ne pas nuire à ²l'excellent travail accompli², et surtout pour ne pas effrayer les donateurs et autres bailleurs de fonds.

 

Argent

L'argent, voilà l'objet de toutes les contorsions, petites trahisons et autres soumissions et démissions des humanitaires. Je ne parle pas ici des volontaires sur le terrain des ONG qui consacrent une partie de leur existence à essayer de soulager grâce à leur expertise, leur courage et leur cœur une part infime de la souffrance humaine. Non, je fais allusion à une certaine idéologie dominante qui règne dans nos organisations et qui, avec un certain cynisme, s'adapte aux exigences du ²marché humanitaire : d'un côté l'image des braves volontaires sur le terrain et de l'autre les tenants du marketing humanitaire qui sont en train de prendre le pouvoir sur les premiers et qui finiront par diriger nos organisations. Cela a déjà commencé lorsqu'on accepte de choisir le lieu de nos missions en fonction des bailleurs publics potentiels. L'Afghanistan,  la Palestine ou le Kosovo en sont les exemples les plus récents. On arrive alors à cette aberration qui est en contradiction fondamentale avec notre philosophie et notre indépendance tant revendiquée : ce sont les bailleurs qui choisissent les victimes.

 

Voir ou être vu?

Dans le monde humanitaire, comme dans le monde du spectacle, il y a des lieux où il faut être vu pour avoir les meilleures retombées médiatiques et par conséquent de meilleures chances de financements institutionnels, en général gouvernementaux.

 

Ce  n'est pas grave si on a ni projet, ni connaissance du terrain ou de la situation politique et sanitaire; le financement est quasi assuré. Pour résumer simplement : actuellement il vaut mieux être à Kaboul qu'à Dufour. Vous ne connaissez pas Dufour?

 

C'est un village en Haïti qui se situe à 7 heures de marche de la première route carrossable où nous avons construit un dispensaire et formé des auxiliaires de santé depuis plus de trois ans qui offrent à plus de 9000 personnes des soins de santé primaire. Cette année nous avons planifié une campagne de vaccination pour cette population des plus vulnérables. Eh bien, nous avons les plus grandes difficultés à trouver un financement auprès des bailleurs publics. Présent il y a quelques mois à Dufour, alors que les paysans du comité de santé me demandaient ce qu'il fallait faire pour que le monde riche ne les oublie pas, j'ai fait cette réponse teintée d'humour noir : Trouvez un moyen de vous faire bombarder par les Américains! .

 

Attention de ne pas vous méprendre sur mes propos, je ne dis pas qu'il ne faut pas aider les Afghans, cela fait des années que Médecins du Monde France dénonce la situation sanitaire et nutritionnelle catastrophique de ce pays ravagé par plus de 20 ans de guerre. Je dis simplement que les organisations non gouvernementales sont en train de perdre leur âme en se soumettant aux dictats politico-médiatiques au nom de la réalité économique.

 

D'autant  plus qu'on assiste à une globalisation de l'aide humanitaire. En effet, de plus en plus de bailleurs publics, comme la Confédération suisse, à travers la Direction du Développement et de la Coopération (DDC) ou la Communauté Européenne, développent une politique de soutien aux grandes organisations et ne sont plus intéressés à financer des projets moins ambitieux gérés par de petites ONG.  Pour preuve, notre projet à Bucarest, où une équipe médico-psychosociale tente depuis trois ans de soulager, dans des conditions très difficiles, les souffrances d'une communauté de 1200 tsiganes, exclus parmi les exclus. Le représentant de la confédération à Bucarest a trouvé ce projet très intéressant et le travail remarquable, mais a décidé de ne pas entrer en matière, entre autres raisons parce qu'il le trouve trop modeste.

 

Il y a quelques mois un haut fonctionnaire fédéral de la DDC nous a même prédit notre disparition et nous a conseillé avec courtoisie de nous fondre dans Médecins sans Frontières. Car selon lui,  seules les grosses organisations subsisteront. Étrange discours qui nous renvoie à une autre logique néolibérale à la mode et dont on connaît les retombées bienfaisantes pour les pays du sud : la mondialisation.

 

Ravages

Les conséquences de ce type de discours ont déjà commencé à faire des ravages parmi nous : il faut être politiquement correct et se grouper en consortium de l'humanitaire pour plaire aux bailleurs publics tels que la Communauté Européenne, la Banque Mondiale ou nos gouvernements, quitte à renier nos engagements et les valeurs éthiques fondatrices qui ont inspiré les pionniers comme Bernard Kouchner pour créer Médecins du Monde ou, avant nous, Médecins sans Frontières : soigner les populations les plus vulnérables, témoigner des violations des droits à l'accès aux soins de santé sans oublier l'indépendance politique et le droit d'ingérence humanitaire. Car comme le dit notre charte, la non-ingérence s'arrête à l'endroit précis où naît le risque de non-assistance.

 

On le vit actuellement de façon explicite dans le conflit israélo-palestinien quand parmi nous, certains refusent pour des raisons de politique intérieure, de témoigner sur les violations du droit humanitaire ou pondent des communiqués que le  département des affaires étrangères suisse ne renierait pas et que même le CICR trouverait peu audacieux et trop neutraliste.

 

Demeure alors la seule question que nous avons à nous poser : À quoi servons-nous? Avons-nous encore une place originale dans ce petit monde de l'humanitaire ou sommes-nous devenus comme ceux que nous critiquons pour la lourdeur de leur appareil, leurs gros salaires et leurs plans de carrière, leur manque de courage politique, leur absence d'intérêt et d'empathie pour les victimes?

 

Alors, le fonctionnaire de la DDC aurait raison et par conséquent nous devrions disparaître et créer une grande et unique multinationale de l'humanitaire qui s'occuperait de la santé, des réfugiés, des problèmes de nutrition, d'éducation, etc. Le problème c'est qu'elle existe déjà, elle se nomme l'ONU et on connaît son indépendance politique et son efficacité bureaucratique.

 

SOURCE

 

Humbert, N. Le petit monde de l’humanitaire, Le temps, Suisse, 2002, paru sur Abandon, adoption, autres mondes à www.meanomadis, Le monde est ailleurs, Québec, 2004

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