Notre parole

DÉVELOPPEMENT DE L'ENFANT

Le petit garçon malade d’éducation

 

Par Jean-François Chicoine

 

Extrait de : L'ascendance de l'écolier

UDAPEL, Versailles, janvier 2007

 

Adaptation libre de L’histoire du petit garçon paru dans Un bol de bouillon de poulet pour l’âme, Montréal, Éditions Sciences et Culture, 1997 cité par Duclos, G. Guider mon enfant dans sa vie scolaire. Montréal, Éditions du CHU Sainte-Justine, 2006, deuxième édition.


  

Un petit garçon s’en allait un jour à l’école. Un matin, l’enseignante du petit garçon annonce : « aujourd'hui, nous allons faire un dessin. » L’histoire est racontée par Germain Duclos dans « Guider mon enfant dans sa vie scolaire ». Duclos est un confrère orthopédagogue au Québec et il y est notamment connu pour ses interventions publiques en faveur de la cause des écoliers.

 

« Faire un dessin? …Parfait! », pense le petit garçon, qui aussitôt sort sa boîte à crayon pour dessiner un lion. Or l’enseignante ajoute : « Nous allons dessiner des fleurs… » « Parfait! », se dit le petit garçon qui aime aussi dessiner des fleurs rouges avec des tiges orange. Et il s’exécute…Mais une fois de plus l’enseignante l’interrompt et dit : « Attendez, je vais vous montrer comment ». Elle se met alors à dessiner une tige verte avec une fleur blanche. « Voilà, dit-elle, maintenant, vous pouvez commencer. »

 

Le nouveau conformisme

Le petit garçon préfère sa fleur rouge à tige orange à la fleur blanche à tige verte de l’enseignante, mais, bon prince, il retourne tout de même sa feuille pour dessiner une fleur identique à la commande. De jour en jour, le petit garçon apprend à attendre, à observer et à faire les choses de la même manière que l’enseignante. Il fait très bien les choses d’ailleurs. Ses parents sont ravis.

 

Il s’adapte…

 

Puis un jour, le petit garçon et sa famille déménagent. Dès son premier jour d’école, sa nouvelle enseignante annonce : « Aujourd'hui, nous allons faire un dessin. » « Parfait! », se dit le petit garçon en attendant que l’enseignante lui dise quoi faire. Or celle-ci ne dit rien, se contentant de vaquer entre les pupitres.

 

— « Tu ne dessines pas? », demande-t-elle au petit garçon

— « Oui, mais comment-vais-je dessiner mon dessin? », lui répond-il.

— « Comme tu le veux, voyons! »

— « Avec n’importe quelle couleur? »

— « Bien sûr », dit la jeune femme, « si tout le monde faisait le même dessin et utilisait la même couleur, comment je saurais moi, que c’est toi qui a fait le dessin ? »

 

Sur ce, le petit garçon se met à dessiner une tige verte avec une fleur blanche.

 

La convergence et la divergence

La pensée convergente implique qu’on impose à l’élève une démarche prévue par l’adulte et qui fait appel presque uniquement à l’imitation. Bien sûr, « Faire semblant » est l’une des bases essentielles de l’apprentissage. Pour le parent, l’éducateur ou l’instituteur, il ne s’agit donc pas de ne jamais dire, il s’agit surtout de savoir ASSEZ dire pour laisser suffisamment faire.

 

Car l’autre base fondatrice des apprentissages est le jeu, vous le savez bien, non pas le jeu, le fait remarquer Bettelheim, comme dans « games » en anglais, mais le jeu comme dans « play », qui est l’activité constitutive de la capacité de réfléchir.

 

Un enfant qui sait jouer, ou qui en l’occasion, est capable de concilier son monde avec le monde extérieur. Des recherches ont d’ailleurs souligné l’impact potentiel de la créativité, telle qu’elle s’exprime à travers le jeu, sur la capacité future de la personne à résoudre les problèmes de façon originale, les défis académiques y compris.

 

L’espace créateur

Dans Famille, qu’apportes-tu à l’enfant? l’un de mes maîtres, le pédopsychiatre Michel Lemay a écrit : « enfanter, puis aimer son enfant, c’est d’abord et avant tout lui donner un espace où il puisse se créer. »

 

Passer d’une activité dirigée à une autre ou d’un cours à un autre et d’une sortie à une autre, cela fait peut-être des enfants cultivés, mais cela ne favorise pas nécessairement l’autonomie et la créativité. Le besoin de l’enfant, et qui plus est du bébé, est d’avoir du temps LIBRE passé à proximité de Son parent, de Sa nourrice ou de Son éducatrice qui lui procure SA sécurité physique et permet ainsi à SA créativité d’émerger. Utilisée comme moyen unilatéral d’apprentissage, et qui plus est de plus en plus prématurément, la pensée convergente fabrique à travers les années des élèves passifs, conformistes, pas franchement drôles, ni bien dans leur peau, ni avec celle des autres.

 

À trop vouloir programmer et forcer l’épanouissement biologique, on oublie la part originale du jeu qui est ni d’occuper l’enfant, ni de l’éduquer, mais bien de favoriser son inscription dans le monde.

 

Imiter, non pas créer

Cependant, entre la part grandissante faite à l’imitation et celle de plus en plus étriquée réservée au jeu, nos sociétés, pourtant dites de loisir, se débrouillent de moins en moins bien. Et elles jettent dorénavant leur dévolu sur des petits garçons et des petites filles de plus en plus en plus jeunes.

 

On aurait presqu’envie de parler d’éducophilie.

 

La pensée symbolique

Entre 18 mois et 2 ans, l’enfant développe une pensée symbolique, c'est-à-dire qu’il commence à se représenter des objets qui ne sont pas présents, en les désignant par des symboles. S’il entend le mot « pomme » par exemple, il pense maintenant à un objet rond, rouge et délicieux. Il sait dorénavant se souvenir de sa mère sans l’avoir directement sous ses yeux, ce qui est hautement sécurisant.

 

Mais qu’on se détrompe, l’enfant de deux ans ne fait pas que reproduire et mimer, il joue à imiter, bref, déjà il invente. En transformant un bout de carton en salade, il développe de jour en jour tout un bagage de symboles qui expriment l’essentiel de ses fantasmes. Du coup, cela développe son sens de l’humour. C’est en s’amusant de la destruction de la salade en carton que l’enfant prend le recul nécessaire face à l’imprévu.

 

Une multitude de questions 

Entre 2 et 3 ans, le bébé commence ensuite à poser une multitude de questions sur le monde. C’est la période du « C’est quoi, ça ? » Beaucoup de questions sur les règles sociales vont devoir être résolues à cet âge. C’est à cette époque que l’enfant qui a la chance de jouer à côté de ses parents, de sa gardienne ou de son éducatrice réalise que l’adulte connaît une foule de choses.

 

L’imaginaire triomphant

Plus tard, dans l’imaginaire triomphant de l’enfant de 3 ans, le vrai côtoiera de plus en plus l’irréel, mais sans que l’enfant s’y perde, comme si cette époque précieuse de la vie lui permettait de répéter la vie avant d’aller la jouer.

 

Je cite le pédiatre Julien Cohen-Solal dans Protégeons nos enfants : « Que doit faire un enfant à deux ans : jouer ; à trois ans : jouer ; à quatre ans : jouer ; à 5 ans : jouer ; après on peut voir ! »

 

La peau de chagrin

Au cours de l’existence humaine, la pensée qui permet la créativité va immanquablement rétrécir comme une peau de chagrin, c’est du moins ainsi que le veut la physiologie du cerveau. Le foisonnement créatif doit donc être encouragé, valorisé, stimulé, au moment opportun.

 

Car non seulement le moment ne repassera pas, mais, advenant une rencontre avec une institutrice à tige verte, on ne le RÉCHAPPERA pas.

 

Le droit à l’enfance, c’est aussi cela, l’opportunité de pouvoir faire la bonne chose et au bon moment. Comment se fait-il, pour dire à la québécoise, que les adultes soient si durs de comprenure ?

 

Que cette valeur ne leur apparaisse pas d’emblée comme inconditionnelle ?

 

La dictature du temps

C’est peut-être une question de temps ? Imiter, ça donne des résultats, ou pas, mais qui ont le mérite de se mesurer dans l’immédiat. Jouer, c’est glander selon toute apparence, ce n’est pas assez instantané…

 

Du point de vue des adultes pressés, ça peut paraître hasardeux.

 

SOURCES

 

Bettelheim, B. A good enough parent. New York, Alfred A. Knopf, 1987. Pour être des parents acceptables. Traduction française, Paris, Robert Laffont, 1988.

Chicoine, J.F. et Collard, N. Le bébé et l’eau du bain. Montréal, Éditions Québec-Amérique, 2006.

Cohen-Solal, J. Protégeons nos enfants. Paris, Éditions Héloïse d’Ormesson 2006 

Dyer, W. : Les dix commandements pour réussir l’éducation de vos enfants. Paris, Belfond, 1988; pp 123-161

Duclos, G. Guider mon enfant dans sa vie scolaire. Montréal, Éditions du CHU Sainte-Justine, 2006, deuxième édition.

Ferland, F. Le développement de l’enfant au quotidien : du berceau à l’école primaire. Montréal, Ferland, F. : Et si on jouait? , Montréal, Éditions de l’Hôpital Ste-Justine, 2002

Éditions de l’hôpital Sainte-Justine, 2004.

Winnicott, D. W. : Jeu et réalité. Édition Gallimard, 1975/Folio essais #398, France 2004,277 pages

 

 

LECTURES RECOMMANDÉES

 

Duclos, G. Guider mon enfant dans sa vie scolaire. Montréal, Éditions du CHU Sainte-Justine, 2006, deuxième édition.

 

Lemay, M. Famille, qu’apportes-tu à l’enfant. Montréal, Éditions de l’hôpital Sainte-Justine, 2001

 

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