Notre parole
GRAND-PARENTALISATION
Les enfants miraculés
Par Jean-Francois Chicoine, pédiatre
Adapté de "Les enfants Miraculés"
Interbloc, journal interne du CHU Sainte Justine
Montréal, Québec, 1997
Éditeur: Le monde est ailleurs, Qc., Canada
Mon plus beau souvenir d’enfance est un souvenir de maladie. J’avais 7 ans comme la dent de 7 ans : grand-maman était venue me garder. Ça durerait une soirée, la nuit puis la matinée du lendemain à peine, mais moi je m’en souviendrais toute ma vie.
Simone – j’ai toujours appelé ma grand-mère par son prénom – Simone n’était pas du genre maladif et chiant, le genre qui gave ses petits-enfants à l’huile de castor, sous prétexte de les garder en santé. Non, elle versait plutôt dans l’oie, la pâte à tarte, les carrés aux dattes, les p’tits becs sucrés, bref dans la réalité qui se mange. Même privés de dessert à cause de nos mauvaises langues, on s’en sortait relativement indemne avec une ration de gras soutenante et plus que convenable : tourtière, rôti de porc et sa beurrée de graisse, petites patates sautées… C’était le bon temps, avant la disette « santélogique », avant les grandes restrictions de beurre et de viandes, quand on mangeait vraiment bien du manger qui goûtait bon, quand on prenait un plaisir innocent à humer des tables fumantes et à dérouler nos « R » dans des exercices de diction béatifiant l’utilisation des lipides et du gros lard.
-« Répète après moi », disait Simone. « Un gros rat gras rôti dans la graisse de rôti… ». Insatisfaite et gourmande, elle ajoutait : « Essaie encore ceci : petit pot à beurre quand te dépetipotabeurreriserastu… ». Et je me dépetipotabeurrerisais, je répétais mes devoirs des dizaines et des dizaines de fois, avec beaucoup d’application, et en savourant ouvertement le goût de la graisse.
Légumineuses et haricot
Sur les conseils de ma mère, Simone m’avait mis au lit de bonne heure, trop de bonne heure, c’est-à-dire avant « Moi et l’autre », l’émission préférée de mon voisin Martin dont la mère avait définitivement toutes les qualités puisqu’elle ne surveillait pas les heures de coucher, achetait des poussins vivants à Pâques et faisait livrer à domicile des hordes de chips barbecue « Fiesta » bien grasses et absolument succulentes. C’était avant l’invention des chips au vinaigre, mais j’ai l’impression que c’était encore hier.
Simone avait fermé les rideaux de ma chambre à coucher, vérifié à ma demande l’absence ou la présence de loup sous le sommier, elle m’avait bordé et raconté mon histoire végétarienne préférée : l’aventure d’un pauvre petit « granola » qui échange sa vache contre une fève qu’il plante et qui pousse, pousse, pousse tellement haute qu’elle lui permet de grimper jusqu’au ciel afin qu’il s’empare de la fortune d’un ogre mangeur de viande. Aussitôt racontée, cette histoire de haricot avait toujours l’effet escompté : un sommeil profond et enviable. Les histoires de légumineuses m’ont toujours endormi.
Au milieu de la nuit, je m’étais éveillé soudainement avec des maux de cœur pas possibles suivis de vomissements puissants. Alertée par mes pleurs, Simone était venue à mon secours, avait étendu sur mon front une débarbouillette humide et installée entre mes deux genoux une grande chaudière jaune : la chaudière « au cas où ». C’était le nom du seau et ça me plaisait bien que le seau ait son nom, car il me rendait beaucoup de services. Le seau, c’était ma chaudière à moi, elle ne me quittait pas des yeux. À la moindre nausée, elle se redressait, alerte et toujours prenante.
Je plains les enfants qui vomissent sans grand-mère dans le haricot verdâtre des salles d’urgence. Les haricots n’ont pas de nom, c’est pourquoi ils ne s’occupent pas toujours aussi bien des petits malades dont ils ont la charge. Ma chaudière à moi était apprivoisée, unique au monde. Elle répondait à mon besoin de sécurité et me donnait envie de l’univers. Elle ne m’abandonnerait pas et je ne l’abandonnerais pas.
Simone possédait cette technique de dissuasion unique chez les grands-parents, une manière bien à elle de me faire oublier mon mal, une manière songée, intégrée, forgée aux varicelles et aux gastro-entérites de ses treize frères et sœurs, une expérience, une expertise de vie dont je m’inspire le mieux possible pour soigner aujourd’hui mes petits malades. D'ailleurs, il lui avait suffi de deux temps et trois mouvements pour que je sois déjà en ascension vers le meilleur. Un peu de Saint- Chrème et beaucoup d’épaisseur, voilà toute la question et tout l’art des grands-mères Simone.
Cretons et gras du vocabulaire
Les enfants d’aujourd’hui manquent de grands-mères : il leur manque le gras de creton et le gras du vocabulaire. Ils n’entendent rien à notre nouvelle cuisine santé, à notre ragoût dégraissé et à notre manière allégée, surgelée, prêt à préparer de cuisiner notre progéniture. Comme ceux d’hier, les enfants d’aujourd’hui veulent encore être soignés et protégés. Ils se demandent même pourquoi on se soucie tant de leur santé alors qu’on néglige souvent leurs maladies.
Comment leur expliquer l’intervention absolue des étrangers, le recours compulsif à la machinerie du système de santé, à l’abaisse-langue du médecin, à l’aiguille du chinois ou du « granole » qui trippe sur la Chine, comment leur justifier leurs longues heures d’abandon qu’on leur fait subir dans nos urgences sous prétexte qu’ils ont vomi simplement une seule et toute petite fois et le retour ipso facto au service de garde. Comme nous, quand nous étions petits, ils préféreraient le plus souvent la confiance de leur famille, le confort de leur salon, leur toutou moelleux, une chanson dodue, une couverture de laine jusqu’au cou et une chaudière « au cas où », mais ils n’auront droit qu’à un siège non rembourré de salle d’attente, à des cris stridents et à la vision dantesque d’une trentaine d’autres enfants entassés entre leurs parents et la slutsh.
Aussitôt que le mal se pointe, vite on cherchera à prédire au plus coupant le retour à la santé, pour l’annoncer à toute la société au moyen de papiers de santé, pour la garderie, l’école, le travail, la compagnie d’assurances et même pour Air-quelque chose parce que « fuck, y s’est mis à renvoyer la semaine qu’on allait en République ». C’est la santé qui est sacro-sainte, pas la maladie.
Qui contesterait le bien-fondé de la santé puisque personne n’aime le vomi et que tout le monde est ravi qu’il soit essuyé par quelqu’un d’autre?
La santé nous arrange bien, elle arrange bien ceux qui ne font plus confiance au réel, tout plein de familles débordées par le Waterloo de la vie et dépossédées de l’art d’être grand-mère, tout plein de docteurs, de ministres, de thérapeutes qui aiment jouer au docteur, d’hommes publics qui préfèrent les statistiques aux crottes de nez, d’administrateurs, de syndicats, de journalistes, enfin tout ce beau monde qui tolère silencieusement l’intolérable, tous sauf bien sûr l’enfant qui a vomi à peine une ou deux fois, cet enfant toujours en attente d’épaisseur, de chaleur humaine et de beurre sur sa tartine.
Mais comment guérir quand tout est maigre? Pourquoi guérir sans le calme, la présence et la générosité de ses pairs ? Nos enfants malades veulent encore de l’épais, mais on insiste pour leur servir la minceur du docteur de garde qui n’est plus l’ami, le confident ou le médecin de famille, la minceur du temps vidéoclippé alloué pour guérir avec la minceur d’un haricot sans nom qui contient tellement moins qu’une chaudière. Il y a de ces soirs où je bousculerais la salle d’urgence bondée à craquer pour hurler en fessant avec une cuillère sur une casserole : « Tout est mince ». Mais je me retiens pour les raisons que vous imaginez : tout le monde est convaincu de manger trop gras.
Champagne et tulipes
Vers la fin de la nuit ou le début du jour, j’étais presque guéri. Simone avait ramené de la cuisine un philtre fabuleux, le champagne des médicaments : quelques onces de Canada Dry. Simone n’était pas de l’école qui croit que le Ginger ale doit être servi tiède et « flat » pour exercer son effet magique. Non, elle me l’avait servi bien froid et pétillant, à son meilleur, comme il devrait toujours être servi, en petites quantités croissantes pour hâter la guérison et en me racontant tout plein d’histoires de plus en plus soutenantes, décidément plus carnivores.
« L’ogre avait 7 filles qui n’étaient encore que des enfants. Ces petites ogresses avaient toutes le teint fort beau parce qu’elles mangeaient de la chair fraîche comme leur père. »
J’en étais à peine à ma cinquième gorgée de Canada Dry, que je me sentais déjà en forme pour la fondue bourguignonne et ses sauces.
« Elles n’étaient pas encore fort méchantes », continuait-elle, « mais elles promettaient beaucoup, car elles mordaient déjà les petits enfants pour en sucer le sang ».
Impossible de se morfondre avec des histoires pareilles. Quelques heures plus tard, j’étais déjà sur le piton, prêt à enfiler mes bottes de 7 lieux, à déjouer les ogres et monsieur Crépault à qui mon voisin Martin et moi volions toujours quelques tulipes pour les offrir à nos grands-mères. Le Canada Dry était fée. J’étais un enfant miraculé de l’amour et de l’épaisseur.
SUGGESTIONS DE LECTURE
Ferland, F. Grands-parents aujourd'hui: plaisirs et pieges. Montréal, Éditions du CHU Sainte-Justine, 2003, .
Dernière revision: 15 avril 2010
