Notre parole
MALADIES INFECTIEUSES
Le rhume, la « crève » et l’enfant
Par Jean-François Chicoine, pédiatre
Professeur adjoint de pédiatrie
CHU Siante-Justine
Extrait adapté de: « Aux petits soins », TVA, 2008
Éditeur: Le monde est ailleurs, Qc., Canada
On dit le rhume. Les Français disent : « j’ai la crève ». On pourrait dire LES rhumes, car des centaines de virus plus ou moins cousins causent les crèves. Ils portent différents noms : rhinovirus, coronavirus, adénovirus, etc. Mais partagent tous un seul et même un secret de famille éprouvé : comment bloquer nos nez et spécialement ceux de nos enfants. Voyons voir…
D’ordinaire, les rhumes passent en quelques jours sans laisser de séquelles, sinon bien des désagréments et quelques complications, notamment chez les plus jeunes. Le nez bien obstrué d’un tout-petit peut effectivement s’accompagner de difficultés respiratoires, de vomissements, de toux, etc., voire d’otites moyennes et de sinusites chez les plus grands.
La contagion ordinaire
L’immunité contre un rhume ne protège pas d’office contre un autre. C’est pourquoi une infection succède inlassablement à l’autre, d’autant plus en petite enfance où les petits fabriquent leur porte-folio d’anticorps pour se défendre dans la vie.
Avec l’éternel retour de l’hiver surtout, la trollée de virus en profite. Les éternuements et la transmission de gouttelettes ne sont pas les seules sources de contamination. Quand on pense qu’une poignée de main, d’apparence si salutaire, est une manne potentielle de microbes, on se compte relativement chanceux d’en être quitte que pour un peu de morve au nez.
Le fait d’être rudement cordés les uns sur les autres, de partager les mêmes lieux communs, les mêmes objets, le même air ambiant, sec et insuffisamment recyclé, favorise grandement la transmission des infections. L’hygiène douteuse au quotidien, les petites mains un peu sales, l’urine et les selles des couches, les éternuements en face à face, le partage des jouets et de la salive sont autant de facteurs à considérer pour expliquer la contagion.
Rhumes, gros rhumes, mais encore?
Tous les nez encombrés ne sont pas imputables à des rhumes. D’autres conditions médicales peuvent effectivement causer ou accompagner une congestion nasale.
Une infection de gorge à streptocoque, surtout chez les bébés, peut se présenter par un écoulement nasal à la traine et étonnamment, par une absence de signes inquiétants à la gorge.
Une grippe, ou influenza — l’infection virale qui rend tellement plus malade que le rhume — va donner lieu à une inflammation de toutes les voies respiratoires, du nez jusqu’aux fins fonds des poumons; elle va s’accompagner d’une fièvre élevée, d’une sensation de malaise généralisé, de douleurs musculaires et peut se compliquer d’une pneumonie. Avec un rhume, un enfant ne manque généralement pas l’école, mais avec une grippe, il en a pour au moins une semaine à la maison.
Des allergies, des polypes dans le nez, l’exposition à la fumée de cigarette des parents peuvent expliquer des rhumes à répétition ou une congestion nasale qui n’en finit plus de perdurer. Au besoin, vous voyez avec le médecin de famille ou le pédiatre.
Un rhume peut en cacher un autre
Règle générale on peut retenir qu’un petit enfant va faire environ 6-7 rhumes par année, mais facilement un rhume par mois s’il fréquente une garderie ou la maternelle.
C’est beaucoup : normal donc qu’il soit encombré une bonne dizaine de jours par mois! Il ne faudrait donc pas s’en surprendre ou s’en inquiéter outre-mesure.
L’enfant fait de la fièvre, ou pas, conserve son appétit, ou non, dort moins bien, ou encore un peu plus, ça va dépendre : de lui, de son âge, de son état de santé et du virus en cause.
La difficulté à respirer des bébés
En réponse à l’agression virale, toute une cascade de réactions s’enchaine. Les vaisseaux sanguins du nez se dilatent pour ouvrir la voie aux défenses du corps. L’enflure et le la production de mucus bloquent l’intérieur des narines. Conséquence : la quantité d’air qui passe par le nez lors de la respiration est diminuée.
Pour un nourrisson de moins de 4-6 mois, la situation, somme toute banale, est CATASTROPHIQUE. Il faut savoir que les bébés ne savent pas encore respirer par la bouche avant cet âge là.
Ainsi, quand leur nez s’encombre, ils risquent d’avoir bien du mal à respirer. Ils prennent mal le sein, boivent à peine une demi-once au biberon et ont vite le front et la tête couverts de sueur tellement ils sont fatigués après le boire. Irrités, agités plus qu’à leur habitude, ils pleurent à s’époumoner pour nous faire savoir qu’ils ne sont absolument pas rassasiés.
Solution saline et poire nasale
Après avoir inondé le nez de bébé avec une solution saline, le parent est invité à extraire les sécrétions du nez de l’enfant avec une poire nasale. Les solutions salines sont disponibles sans prescription sur les comptoirs des pharmacies. Elles peuvent également se fabriquer maison. Voici la recette : une demi-cuillerée à thé de sel dans une tasse d’eau (240 ml). Vous renouvelez la potion aux 2 jours.
Dans le doute au sujet de la technique de désencombrement, il ne faut jamais s’abstenir de demander conseil à une infirmière de pédiatrie ou du CLSC. L’eau salée, la poire nasale et hop! — ça l’air facile comme ça —, mais ça prend une bonne poigne… et de l’assurance parentale : faut tenir la tête du bébé, inonder les narines, extraire le mucus et tout cela, en l’entendant hurler à mort. Un bébé enrhumé est un bébé encore en forme, alors il se débat et c’est normal. On ferait pareil.
Tout en aspirant ses sécrétions nasales, on explique au bébé qu’on n’est pas là pour lui faire mal et flanquer inutilement son désarroi d’une inconvenante torture. L’enfant ne comprendra pas le sens des mots des adultes, mais se réconfortera avec le ton rassurant de la voix de son papa ou de sa maman. Le système perceptuel et la mémoire d’un nourrisson sont en parfait état de marcher; le bébé sent merveilleusement bien ce qu’il n’a pas à comprendre.
Apprendre à se moucher
Les enfants plus grands souffrent aussi des symptômes du rhume, surtout au coucher ou en fin d’après-midi quand ils ont la morve au nez, pas vraiment le gout de jouer, un peu de fièvre et de la toux. Certains virus leur donnent aussi des yeux rouges qui piquent, les gênent et les amènent à pleurnicher.
Enfant, des la deuxième année de vie, faut enfin pouvoir s’instruire à se moucher. À l’évidence, ce n’est pas si facile que les apparences le démontrent : appuyer sur une narine, et pas sur les deux à la fois, puis inspirer fort, enfin pousser l’air par le nez… et dans l’ordre. Il faut que l’enfant se pratique avec un adulte de confiance. Nombreux sont ceux qui vont préférer renifler ad nauseam et avaler tout le bataclan.
Hydratation et petits soins
Hydrater l’enfant est essentiel. Ce n’est pas bien grave s’il ne veut rien manger. Le temps qu’il s’en sorte, l’enfant aura retrouvé un peu de son appétit.
Des suppléments de vitamine C, de zinc, de l’échinacée, etc., toutes ces herbes, potions et remèdes sont superflus.
On laisse l’enfant se reposer un peu plus qu’à son habitude et on s’enquiert de ce qui lui ferait le plus plaisir.
Au besoin, on contrôle aussi ses excès de fièvre, pour le rendre plus confortable. Pour ce faire, on utilise aux quatre, six ou aux huit heures de l’acétaminophène ou de l’ibuprofène.
Pas de sirop contre la toux
J’ai 25 ans de carrière derrière moi. Ni mes confrères, ni moi, ni les associations pédiatriques ne prescrivons de sirop contre la toux. Les seuls pédiatres qui en prescrivent sont les comédiens doublés en français qui jouent le rôle de médecins dans les pubs télés de sirops contre la toux.
D’abord, la toux est utile à l’enfant. En présence d’un rhume, la toux est un mécanisme réflexe de défense de l’organisme. Elle permet de chasser les sécrétions qui engorgent les bronches. Autrement, le mucus y resterait et s’en suivrait une congestion conduisant à des pertes de volume pulmonaire, ainsi qu’à des pneumonies. La toux peut également cacher d’autres diagnostics associés au rhume, une crise d’asthme par exemple.
Ensuite, les sirops antitussifs et expectorants disponibles en vente libre et qui contiennent de la codéine ne sont absolument pas efficaces aux doses recommandées par les fabricants. Absolument inutile, je vous le certifie. En plus, ils contiennent toujours au moins 2 autres ingrédients avec des effets indésirables possibles.
La codéine, à dose efficace contre la toux, peut causer une dépression respiratoire et de la constipation. On ne devrait l’utiliser, sous prescription médicale, uniquement dans des circonstances exceptionnelles. Rien à voir avec sa malheureuse disponibilité en vente libre.
Des décongestifs pour les plus grands?
Il en va autrement pour les décongestifs. Au besoin, on peut effectivement soulager la congestion respiratoire de l’enfant, sa difficulté à s’endormir ou son manque d’appétit, par des médicaments décongestifs. Ces molécules peuvent réprimer la réaction inflammatoire nasale en provoquant une vasoconstriction. L’effet recherché diminue l’enflure et facilite le passage de l’air dans les voies respiratoires.
Des réactions secondaires aux produits décongestifs ont été rapportées chez des adultes qui souffraient d’hypertension, d’arythmie, de glaucome ou de troubles du sommeil. Il faut dire que l’effet stimulant de ces médicaments dépasse largement les vaisseaux du nez. Des sportifs les ont régulièrement utilisés pour améliorer leurs performances. Enfin, pendant longtemps, des chimistes de fortune en ont dérivé des drogues de rue.
Plusieurs présentations existent. Les décongestionnants se retrouvent aussi au nombre des ingrédients de boissons réconfortantes aux saveurs de bouillon de poulet ou de tisane aux fruits… d’où le danger d’en gober à outrance. Des décès ont été récemment rapportés avec l’utilisation abusive de décongestifs chez des moins de 2-3 ans. Les médias en ont beaucoup parlé.
Mais pour les enfants plus grands, pas avant l’âge de trois à cinq ans donc, selon les circonstances, lles décongestifs faits de phényléphrine et de xylométazoline et disponibles en vaporisateur ou en solution nasale peuvent s’avérer une sacrée bonne solution. En agissant directement où est le besoin, ils sont plus sécuritaires, moins excitants et surtout, beaucoup plus efficaces qu’en sirop, notamment pour permettre l’endormissement et diminuer le nombre de réveils nocturnes.
Attention : on les utilise pour un court laps de temps seulement. Consommés sur une période trop prolongée, les drogues décongestives risquent d’amplifier la réaction inflammatoire du nez et d’instaurer un cercle vicieux d’action-réaction.
Prévenir la contagion
Pour éviter que l’enfant enrhumé ne refile son virus à d’autres, on peut lui apprendre à dans le pli du coude au lieu de le faire dans la paume de ses mains. La prochaine fois qu’il fera une ronde avec d’autres enfants ou qu’il saluera poliment un adulte, il risquera ainsi de mieux garder son rhume pour lui.
Grand ou petit, en période de rhume, tout le monde redouble également de vigilance sur la pratique du lavage de main. En sortie à l’extérieur ou en voiture, l’utilisation d’une solution alcoolisée en gel ou imbibée dans une lingette peut aussi s’avérer utile.
Les beaux lendemains
Le plus important pour le développement d’un enfant, c’est de jouer. À force de multiplier les rhumes, les périodes de jeux se rétrécissent comme une peau de chagrin. Dix jours par mois de congestion, c’est 120 jours de moins par année à jouer. Le peu qu’il y a à faire pour contrer la propension du bébé de l’homme à s’enrhumer, il faut donc le faire.
Il est banal le rhume, mais, comme le jeu, il est sérieux.
SOURCES
MMWR Infants Deaths Associated with Cough and Cold Medications--- Two States, 2005. CDC-MMWR Weekly 2007; 56 (1) : 1-4 (Jan. 12,)
Collectif, Dictionnaire de thérapeutique Weber, Gaëtan Morin éditeur, 2e édition, Québec, 2007.
Mes remerciements au Dr Pierre Gaudreault, pédiatre toxicologue, au Dr Philippe Ovetchkine, pédiatre infectiologue et à Mme Diane Lamarre, pharmacienne.
Derniére révision : 25 juillet 2009
