Notre parole

ADOPTION

L’enfant adopté entre à l’école


Par Jean-François Chicoine, pédiatre,

Marie-Claude Béliveau, orthopédagogue

& Johanne Lemieux, travailleuse sociale



Extrait adapté de:

« Intervention en postadoption », CHU Sainte-Justine, 2007
Éditeur: Le monde est ailleurs, Qc., Canada

 


Au moment de l’entrée à l’école, une attitude d’ouverture, de tolérance et de confiance du parent adoptif est plus que nécessaire pour aider l’enfant à mieux vivre son passage dans « le grand monde ».


Le parent, malgré tous les efforts déployés à actualiser son propre attachement pour un enfant adopté, doit maintenant « autoriser » son enfant à s’attacher à une figure de confiance qui n’est pas la sienne; permettre à « son » enfant de se trouver bien à l’école et de s’y épanouir par de multiples expériences et relations de différentes natures. Pas facile : c’est souvent au moment de l’entrée à l’école que le parent adoptif réalise rétrospectivement qu’il n’a pas eu tout le temps nécessaire pour vivre « collé/collé » avec son enfant trop vite appelé à élargir le cercle familial.  


Les adultes non-parentaux

Plusieurs parents adoptifs constatent eux-mêmes leurs grandes difficultés à assumer cette progression de leur enfant vers le monde scolaire. Notamment, ils peinent à imaginer la relation de confiance que leur progéniture devra maintenant entretenir avec des adultes encore étrangers au cercle relationnel de leurs intimes. Ils se placent du point de vue de l’enfant et se trouvent déjà exténués à envisager le maillage de liens nouveaux qui s’imposeront à lui. Comme si tout était déjà à recommencer!


D’autres familles occultent au contraire ces difficultés, notamment de peur de réveiller quelques deuils ou quelques fragilités face à leurs propres expériences scolaires. Le déni a le dos large : les craintes que l’enfant venu d’ailleurs ne puisse pas s’intégrer à ses confrères, pour des raisons académiques ou affectives, sont également balayées sous le tapis.


Dans certains cas d’espèce, plus rares somme toute, les parents pourront même paraître anormalement tolérants face à la scolarité et ses mises en échecs éventuelles. Chiches? Comme s’ils prenaient leur souffle, satisfaits d’avoir évité le pire, mais pas encore enlignés pour viser le meilleur.  On les entend alors dire quelque chose du genre: « Après tout ce qu’on a enduré, qu’il réussisse ou non ses devoirs de français, c’est le moindre de nos soucis! »


Deux attitudes contradictoires

En fait, dans leur volonté d’aider inconditionnellement leur enfant, les parents adoptants oscillent souvent entre deux attitudes contradictoires.


L’une, décidément la plus tentante, est une attitude intervenante, protectrice, un surinvestissement affectif qui plaide que l’enfant a besoin d’amour, de présence, d’une affection chaleureuse et rapprochée; qu’il a besoin qu’on s’occupe de lui et qu’on le surveille en permanence tant il a souffert et se met en danger; qu’on ne peut pas lui faire confiance et le laisser seul, car il est dangereux pour lui et pour les autres. Dans cette foulée surprotectrice, la qualité des interventions mises en place par l’enseignant à tôt-fait d’être remise en question. Inévitablement, des conflits avec les enseignants pointent à l’horizon.


L’autre attitude, au contraire, est plus distante, plus neutre, trop hésitante certainement. Cette approche ne fait pas de l’enfant le centre du monde et lui suggère qu’il est responsable de lui et qu’on ne pourra pas toujours veiller sur lui ; qu’il doit peu à peu se prendre en charge, devenir autonome et affronter les conséquences de ses actes…attitude qui pourrait à la limite aller jusqu’au désintérêt, jusqu’au rejet. Huit ans et déjà il fait seul ses devoirs, ses leçons et prépare son repas du soir parce que papa et maman rentre tard du travail…


Trouver la juste distance

Les parents se reprochent souvent de n’être pas assez disponibles, de ne pas savoir aimer l’enfant ou parfois de trop l’étouffer d’affection, d’exigences, de remontrances, de présence… et leur entourage leur fait les mêmes reproches contradictoires. Trouver la juste distance, différente pour chaque enfant, est un point crucial pour la réussite d’une adaptation en phase scolaire : être présent comme parent sans étouffer l’enfant par sa propre demande affective… C’est sa demande à lui – ou son absence de demande –, qui devrait guider le parent.


À l’âge de la scolarisation, le rôle de parent est donc totalement différent de celui que les adoptants ont tenu jusqu’ici et qu’on attendait d’eux dans les mois et les années suivant l’adoption. Les parents doivent dorénavant exercer leur responsabilité en gardant une certaine distance par rapport à la vie scolaire de l’enfant.


 « Se tenir autour », et non dans le « sac d’école». Les psychologues parlent de « surveillance » plutôt que de « contrôle ».


La contrainte adoptive

Pour plusieurs parents adoptants, il est néanmoins particulièrement difficile de donner un peu de longueur à la corde, d’autant qu’ils sont encore invités à nourrir l’enfant d’affection; de le porter; de « jouer au petit bébé »; de leur servir un biberon de lait chaud advenant que la carence affective ait laissé des maques extensives.  La porte de l’école peut donc demeurer fermée aux yeux de l’enfant faute d’une « permission parentale » authentique et de la confiance qui lui permettrait de s’y engager « pour vrai ».


Le vécu émotif du parent face à ses propres études ainsi que ses craintes et ses ambivalences concernant la séparation provoquée par l’entrée à l’école d’un enfant qui a déjà « tant souffert » peuvent ainsi être subtilement transmises à l’enfant, et sans que celui-ci en ait conscience. À sa décharge, il faut dire que le parent adoptant, avec son vécu souvent semé d’embuches et d’attentes est souvent aguerri en matière des pertes et de deuils à gérer.


Les égarements parentaux se retrouvent aussi bien en parentalité biologique qu’en parentalité par adoption, mais ils prennent néanmoins une dimension particulière dans les familles adoptives qui réalisent vite que le temps s’est écoulé trop rapidement avant l’arrivée de l’autobus scolaire. Six mois, seize mois ou même deux ans de moins de maternage et de paternage, ce n’est pas rien, ça compte.


Les adoptants castrants

Le manque de confiance de certains parents ultra-protecteurs risque pour sa part de provoquer chez l’enfant des difficultés d’intégration scolaire. Le risque est grand aussi de faire du coup de ces enfants des enfants-rois – Boris Cyrulnik les appelle « les nourrissons géants » — qui n’arriveront pas à se tirer d’affaire, une fois sortis de leur « palais doré ». De fait, certains parents tardent de fait à imposer des limites aux enfants, et qui plus est s’ils considèrent « qu’ils font pitié », « qu’ils ont souffert », etc., et persistent à faire pareil lors du passage vers l’école. Indirectement, ils nourrissent ainsi l'anxiété des enfants et nuisent à leur apprentissage de la séparation et de la différence.


Cyrulnik, toujours, cite S. Lessourd, dans "La passion de l’enfance" comme entrave posée à la naissance du sujet” : « L’enfant englué dans une impossible séparation, contraint à être satisfait, voire enfermé dans une impossible dette pour tenter son autonomisation vers et contre des parents irréprochables, ne va pouvoir montrer sa différence que dans une violence de refus.»


Les adoptants absents

Ailleurs, le risque existe aussi de voir des parents, ou un des deux parents, désinvestir complètement la situation scolaire. Bien que plus rare, cette situation clinique s’observe à l’occasion lors d’une séparation parentale du couple adoptant où le père, notamment, délègue à la mère la totalité de la responsabilité en matière de scolarisation.


Un examen de conscience

Au lieu de faire « plus», les « bons » parents devraient plutôt faire « autrement».


Dans la vie de tous les jours, un enfant qui n’a pas la « permission » de s’engager pleinement à l’école peut avoir du mal à établir des relations significatives avec ses enseignants et parfois même avec ses pairs. Il peut se retrouver en conflit réel de loyauté envers ses parents s’il ressent leurs craintes de le voir entrer à l’école. Lorsque ceux-ci ont une piètre opinion de l’école elle-même, le conflit risque en plus de s’aggraver.


À l’instar de tous les parents, le parent adoptif est donc invité à faire son examen de conscience face à l’école, à la valeur qu’il lui accorde, aux points forts et aux écueils de sa propre histoire scolaire. Comme enfant à l’école, le parent a vécu des succès, des échecs, des difficultés et des victoires. S’il ne sert à rien de dépoussiérer à outrance ses propres colères et frustrations envers l’école de son enfance, le fait de les reconnaître peut effectivement permettre au parent de ne pas les projeter sur l’enfant.


Toutes les expériences de vie font partie du bagage des parents, comme autant d’objets agréables ou désagréables dans un sac d’écoliers qu’ils traînent avec eux tout au long de leur vie adulte.


Il faut bien réaliser que ce que vit l’enfant à l’école va ainsi précipiter à nouveau les parents dans ces émotions truffées d’échecs et de succès. Ils doivent alors faire très attention de ne pas projeter leurs propres ambitions déçues, leurs propres fiertés, leurs adhésions ou rébellions contre l’autorité, leurs anxiétés face à l’examen de mathématique (s) ou la présentation orale. C’est vrai avec tous les enfants, mais pour toutes les raisons précédemment décrites les enfants par adoption sont particulièrement à risque d’être affectés par les zones d’ombre : l’abandon, la vie en institution avec de nombreuses figures adultes souvent discontinues ont leur part de conséquences sur le devenir scolaire. La blessure n’est pas derrière : c’est une étrange “accompagnante”


Plan de match

Donner de l’amour, exercer une discipline contenante, jamais humiliante, donner libre cours à l’imagination et à l’aventure en n’enfermant pas la vie quotidienne dans une nuée d’activités parascolaires contraignantes, voilà déjà une bonne partance familiale.


Du pain et des jeux!

Pour mieux endiguer les problèmes affectifs qui pourraient nuire à l’autonomie et à la confiance de l’écolier appelé à tisser de nouveaux liens d’attachement afin d’apprendre des autres, de s’intégrer et de s’engager dans sa vie scolaire, le parent adoptif est également invité à discuter avec d’autres parents, si possible des parents membres d’associations de parents adoptifs, pour échanger des moyens; à s’intéresser à la vie scolaire de l’enfant, mais sans l’envahir, sans exercer un contrôle excessif et sans imposer ses façons de faire; à laisser l’enfant vivre ses expériences, à l’école tout en demeurant à l’écoute de ce qu’il vit; à surveiller, mais n’intervenir qu’au besoin.


Pour sa part, le parent inquiet a le devoir de prendre des moyens pour reconnaître ce qui engendre chez lui cette inquiétude persistante et pour trouver des moyens d’y faire face. 



SOURCES


Lanchon, A. L’adoption, les ados en parlent, Paris, France, Éditions de la Martinière, 2004.

Lemieux J.  L’enfant adopté et l’école : douze conseils pour un vécu scolaire réussi dans L’adoption internationale : démystifier le rêve pour mieux vivre la réalité. Le monde est ailleurs Inc. 2002: 77-83, réédition 2005.

Peyre, J. et Enfance et familles d’adoption Le guide Marabout de l’adoption, Paris, Marabout, 2002, réédition 2006.

Béliveau, M.-C. Au retour de l’école : la place des parents dans l’apprentissage scolaire. Montréal, Éditions de l’hôpital Sainte-Justine, 2004.

Béliveau, M.-C. J’ai mal à l’école : troubles affectifs et difficultés scolaires, Montréal, Éditions de l’hôpital Sainte-Justine, 2002.

Duclos, G. Guider mon enfant dans sa vie scolaire. Montréal, Éditions de l’hôpital Sainte-Justine, 2001.

Pleux, D. « Peut mieux faire » : remotiver son enfant à l’école. Paris : Odile Jacob, 2003.

Cyrulnik B. Parler d’amour au bord du gouffre, Odile Jacob 2007

Lessourd, S. "La passion de l'enfance" comme entrave posée à la naissance du sujet, Le journal des psychologues, no 213, janvier 2004, p.22-25, cité par Cyrulnik B. Parler d’amour au bord du gouffre, Odile Jacob 2007



LECTURES RECOMMANDÉES


Béliveau, M.-C. Au retour de l’école : la place des parents dans l’apprentissage scolaire. Montréal, Éditions de l’hôpital Sainte-Justine, 2004.

Béliveau, M.-C. J’ai mal à l’école : troubles affectifs et difficultés scolaires, Montréal, Éditions de l’hôpital Sainte-Justine, 2002.

 



Dernière révision: 28 février 2009

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