Notre expertise
EXPERTISE EN SANTÉ & DROITS
DE L'ENFANCE, DE LA JEUNESSE, DE LEURS FAMILLES
& DE LEURS COMMUNAUTÉS
Photo Julie Paquet: La bande des cinq, 1988
La cause et la santé des enfants et des jeunes dans le monde-leurs défis, leurs apprentissages, leurs maladies, leurs habitats, leurs croyance, etc. – sont au cœur des champs d’intervention de Le monde est ailleurs qui profite directement de l’expertise pédiatrique du Dr Jean-François Chicoine et de son réseau de collaborateurs pour qui l’enfance est aussi un métier, un humanisme et également une responsabilité à partager.
Le monde est ailleurs intervient comme consultant à la fois avec les réseaux public et privé, et, dans certains cas, avec des particuliers qui nécessitent ponctuellement son expertise. Mémoires, tables de concertation, stratégies de communications ou de prévention ou de promotion ou d’éducation, bref, pour toute expertise nécessaire à un projet X dans les domaines de la périnatalité, de la petite enfance, de l’enfance, de l’adolescence et de la jeunesse, et ce, quelque soit la discipline concernée-ergothérapie, nursing, santé publique, nutrition, etc.-, Le monde est ailleurs est partant.
INTERVIEWS PRESSE ÉCRITE & ÉLECTRONIQUE
MORCEAU CHOISI (2010): LA PRESSE
Les orphelins haïtiens s'adapteront bien, croit le Dr Chicoine
Par Katia Gagnon, journaliste
La presse, Qc, 5 avril 2010

En février dernier, le Dr Jean-François Chicoine a examiné 130 orphelins haïtiens recueillis par des familles québécoises après le tremblement de terre. Si les défis qui attendent les familles adoptives sont importants, la plupart de ces enfants finiront par s'en tirer plutôt bien, croit le pédiatre, spécialiste de l'adoption internationale.
Le médecin, qui a répondu à l'appel d'Immigration Canada et de Santé Québec, a mis la main à la pâte pour dispenser une première consultation médicale aux petits orphelins. «Je les ai vus quelques heures après leur arrivée. Ils étaient dans la réaction très primitive au choc», raconte-t-il. Huit d'entre eux ont dû être hospitalisés à cause de problèmes de santé. La plupart des enfants qu'il a vus souffraient de malnutrition et de parasites intestinaux.
«Mais une fois ces problèmes réglés, ce sont des enfants qui ont de grandes possibilités d'attachement parce que, souvent, ils ont passé les premiers mois de leur vie avec leur mère. Ils ont été abandonnés à 6, 7 mois. Ici, ils évoluent généralement bien.» Les orphelins haïtiens sont donc de meilleurs candidats à l'adoption que ceux qu'on recueille dans les orphelinats de l'Europe de l'Est, croit-il.
Mais pour ces enfants, l'adoption est un traumatisme beaucoup plus grand que le séisme, estime le pédiatre. «Le stress pour l'enfant, c'est plus l'adoption que le séisme. Sauf pour les plus vieux, qui ont vu des morts, pour les plus petits, la vie continuait après le tremblement de terre.» Face à un changement de pays, de domicile, face à de nouveaux parents, les enfants adoptés vivent un stress intense, auquel ils réagissent de façon très différente. Il y a trois grands types de réactions, que le pédiatre rassemble sous les trois f?: fight, flight ou freeze.
Les enfants de type fight sont habitués à l'adversité. Ils ont parfois été battus, ont subi des agressions. «Face à un stress, ils se défendent. Ils sont en panique totale.» Ces enfants font des crises, hurlent. Les enfants de tempérament flight, eux, ont vécu beaucoup de négligence. «Ils ne font pas vraiment confiance aux adultes, mais ne s'en méfient pas. Ils prennent ce qui passe. On les change de bras et ils s'adaptent.» Enfin, les enfants freeze vivent énormément d'anxiété. Ils ont perdu une figure d'attachement importante et ont tendance à pleurer beaucoup et à s'attacher aux bras de leurs parents adoptifs. Chez les petits Haïtiens, le Dr Chicoine a vu beaucoup d'enfants de tempérament flight, signe que ces enfants ont plutôt été laissés à eux-mêmes dans des orphelinats bondés.
Évidemment, les parents adoptifs doivent réagir en conséquence, en allant chercher l'attention, par exemple, des enfants qui ont tendance à fuir. «Prenez-le. Insistez pour tenir le biberon. Faites en sorte qu'il vous regarde en tétant. Il faut rendre l'enfant dépendant de ses parents. L'autonomie, à cet âge, ce n'est pas souhaitable.» Avec les enfants anxieux, les parents devront se faire rassurants, en insistant pour que l'enfant arrête de pleurer avant de le prendre. Des jeux comme la cachette sont souvent bénéfiques. Enfin, avec les enfants bagarreurs, les parents doivent rapidement imposer leurs limites. «Ne vous laissez pas frapper ou mordre. L'enfant ne vous respectera pas. Ces enfants ont besoin d'amour, mais aussi de discipline et d'encadrement.»
Les défis qui attendent les nouveaux parents sont donc importants. Le spécialiste croit d'ailleurs que tous les parents qui désirent adopter un enfant devraient suivre une formation obligatoire avant l'arrivée de leur enfant. «Ce sont des enfants différents, qui ont des besoins psychologiques particuliers.»
MORCEAU CHOISI (2008): JEUX DE SOCIETE SUR CANAL-VIE (EXTRAIT DU SYNOPSIS)
Laisser son enfant en garderie, un crime?
Une série télévisée animée par Joane Prince
Avec la participation de Jean-François Chicoine (UDM), Christa Japel (UQÀM) et Nathalie Bigras(UQÀM)
Canal vie, Qc, 2008

La garderie permettrait-elle un développement harmonieux des enfants? A-t-on raison de les y laisser cinq jours par semaine, 10 heures par jour? Seraient-ils plus heureux à la maison avec leur mère? Faudrait-il assouplir la structure de nos services de garde afin de permettre une fréquentation moins systématique? La publication du livre Le Bébé et l'eau du bain a fait couler beaucoup d'encre et troubler le sommeil de plusieurs. Après tout, c'est l'avenir de nos enfants qui serait en cause! Est-ce un crime de laisser son enfant en garderie.
Joane Prince nous propose un regard différent sur la vie, sur le monde qui nous entoure, sur les interactions et les tendances actuelles en ouvrant le débat sur des grandes questions sociales d'aujourd'hui.
Chaque matin, 65 % des enfants québécois de moins de quatre ans sont remis entre les mains de leur « gardienne » pendant que leurs parents partent au travail. 165 000 bambins prennent le chemin d'un Centre de la petite enfance (CPE). 35 000 autres fréquentent les garderies privées. Tous les autres se partagent entre le réseau de voisines, la gardienne à la maison ou grand-maman, et les haltes-garderies. Seulement 35 % des enfants resteront à la maison avec papa ou maman.
Au printemps dernier, en publiant un livre, le pédiatre Jean-François Chicoine a jeté un pavé dans la mare tranquille de nos services de garde. (…) Qu'est-ce qui est le mieux pour les parents, et surtout, qu'est-ce qui est le mieux pour les enfants? Voilà autant de questions que Joane Prince pose à des médecins, psychiatres, éducatrices de garderies et aussi à de jeunes mères concernées par la grande question : comment décider entre l'idéal et le possible?
CONCEPTION, RECHERCHE, RÉDACTION ÉLECTRONIQUE
MORCEAU CHOISI (2004) : PROJET TRE EM : LES ENFANTS EN DIFFICULTÉ DU VIETNAM (EXTRAIT)
Nguyen Van Hoan : de l’action familiale à l’action sociale
Par Jean-François Chicoine, pédiatre
Québec, Canada, 2004
www.meanomadis.com: voir projet Tre Em

Hoan est un homme de Hué : discret, franc, proche des traditions, comme la silhouette d’une ancienne capitale impériale. Il est à la fois mari, père, beau-fils et beau-frère appelé à lier la sauce d’une sauce d’une maison familiale si élargie qu’elle compte plusieurs pavillons sur le même bout de terrain du centre-ville.
Le bâtiment qui donne à l’avant sur la rue animée, est une petite échoppe vietnamienne classique avec à vendre coca, billets de loto et cachous en masse. Le commerce est tenu par une belle-sœur de Hoan. Durant les deux jours que nous avons partagés avec la famille, elle est demeurée scotchée sur un soap chinois où s’affrontaient des guerriers féodaux lyriques, mais enragés. À ses côtés, une vieille qui ne nous a pas été présentée et son enfant trisomique, qui le lendemain de notre arrivée, devait crier avec le coq, de bon matin.
« En avez-vous entendu parlé ? »
La petite maisonnette de l’arrière est celle d’un beau-frère et donne directement sur la rivière aux parfums. Sur ce cours d’eau circulaient les empereurs Nguyen, jusqu’à l’abdication du dernier, Bao Dai, en 1945. Aujourd’hui c’est encore la parade : sampan, bateaux d’excursions vers la pagode de la Dame Céleste, barque de pêche et sabliers. Du sable, beaucoup de sable est transporté sur la rivière aux parfums. Les enfants travaillent jeunes, très jeunes dans les familles de marchands de sable. Ils plongent au fond de la rivière munis de sac en osier, grattent le fond et remontent à la surface avec l’équivalent de quelques pelletées. Cent fois par jour. « Souvent ils se noient», raconte Loan, l’interprète qui fait le pont entre Hoan et nous. La noyade est d’ailleurs un thème majeur dans l’ex-cité impériale, souvent inondée par les déluges de septembre. Ainsi, de nombreux orphelins que nous croiserons auront vu leurs parents se noyer. Septembre 1999 aura été une hécatombe . « En avez-vous entendu parlé ? », demande Loan. Nous répondons honnêtement : « non ».
Son cœur bouddhiste
La pièce maîtresse du pavillon principal de la maisonnée de Hoan est aussi le centre vital de la famille. Son cœur bouddhiste, en quelque sorte. Là se trouvent quatre autels en hommage aux ancêtres. Les proportions sont généreuses, de quoi faire une bonne salle de télévision, pensais-je. Sur l’un de ces autels, une urne argentée contient les centres de l’arrière-grand-mère de la femme de Hoan. Elle nous est présentée comme si elle était vivante. Devant cet autel, se trouve le lit du grand-père, son beau-père, 84 ans, fervent fidèle du Bouddha, mystique on pourrait dire, mais également truculent à ses heures, selon les cycles du temps et de son tempérament. Avec Hoan, il est venu nous chercher à l’aéroport. Le destin a fait que nous nous sommes trouvés sur son chemin. Bel homme à 20 ans, les photos de jeunesse de grand-père sont alignées sur le côté de l’autel, parmi les fruits, les lampions, les statuettes, les gris-gris et un Bouddha du bonheur, obèse et musical. Il fonctionne à batteries, grand-père nous l’a prouvé en actionnant la manivelle.
Hoan aime son beau-père, il en est le prolongement naturel, le moteur au quotidien, la petite main sur le réel. Hoan travaille au département administratif du centre de formation de l’Université de Hué. Au-delà de la tradition, c’est aussi un homme vif, énergique, dynamique et pratique. Grand-père et lui forment une sorte de lien entre le macrocosme et le microcosme. Grand-père et lui, c’est tout le Vietnam d’hier propulsé dans une décennie à peine dans ce qu’il est devenu aujourd’hui. Décidément, le bouddhisme a vu juste pour le pays. La place du Christ crucifié est occupée dans le panthéon d’une pagode par trois précieux bouddhas : Amitabha, le bouddha du passé pour grand-père, Sakyamuni, celui du présent, pour Hoan, et Maitreya, le bouddha du futur pour le fils de Hoan, 8-9 ans.
Nous avons peu parlé du fils : c’est qu’il est déjà allé jouer dehors quand nous quittons pour la visite d’un premier orphelinat. Dans une pagode justement. Dieu que la journée a du sens !
Entre grand-père et Hoan, notre visite a atteint ici ce qu’il conviendrait d’appeler : l’incontournable.
Chez la bonzesse
Il pleut des clous. Les bananiers sont écrasés sous les torrents. Il y a la brume qu’il faut pour que le regard s’estompe au profit de l’ouïe. On entend des Gong, gong, gong, l’annonce d’une célébration quelconque. Nous sommes ailleurs, notre voiture s’arrête à une pagode ancienne, moussue, humide, secrète ; truffée d’enfants, rasés et pieds nus. On croit rêver. C’est exactement comme on se l’imagine : sur terre, mais dans un nuage.
J’ai visité des centaines d’orphelinats, mais c’était là ma première incursion en territoire purement bouddhiste. Visiter une pagode bondée d’orphelins ; pouvoir y pénétrer en toute humilité sous les bonnes grâces d’une bonzesse amie de la famille ; pouvoir y poser des questions avec la grâce (passagère en ce qui me concerne) de ne plus attendre de réponses, c’était une chance unique, inestimable.
Grand-père, Hoan et cette bonzesse qui nous accueille se connaissent depuis des lustres. Des années que la famille et la communauté font route commune. Ainsi nos questionnements, les photographies que nous prenons, les échanges que nous provoquons avec la centaine d’enfants et d’adolescents du temple, tout est prodigieusement facilité. Les actions de nos hôtes sont ainsi en continuité directe avec la nôtre.
La bonzesse insiste sur la bonté immatérielle qui nous unit. Je veux bien : c’est sa lecture, sa croyance, son espoir. En ce qui me concerne, cette bonté a d’abord une figure humaine, c’est celle de Hoan qui nous fait ce jour-là l’amitié de pénétrer dans son monde, dans son territoire d’actions caritatives. Avec la bénédiction de grand-père par-dessus le marché. La visite de la pagode est suivie de celle d’un centre pour enfants de la rue : un autre îlot hors du monde. On y fait du pain pour survivre. Corps et âme, tout est nourri.
Entre Montréal et la bonté, Hué donc : un passage obligé. On appelle ça collaborer. Merci Hoan pour ces deux belles journées. C’est toi, de toi dont la bonzesse parlait : tu es la bonté même.
En autant qu'elle puisse s'incarner.
MORCEAU CHOISI (2007) : SERVICE VIE / TRANSCONTINENTAL (EXTRAIT)
La scolarisation des filles: un objectif à ne pas manquer !
Par Nadine Kabwe, pédiatre, Le monde est ailleurs,
4 décembre 2007, Sherbrooke, Qc, Canada

Partout dans le monde, il existe une corrélation entre l’indice de développement humain – la qualité de vie, en d’autres termes, et le statut des filles. Moins les filles ont accès à l’école, plus le pays est pauvre. Femmes éduquées font moins d’enfants, mais des enfants en meilleure santé, et des familles plus prospères. Qui, alors, leur ferme au nez la porte des écoles ?
En 1990, s’est tenue à Jomtien en Thaïlande, la Conférence mondiale sur l’Éducation pour tous, ayant pour but d’universaliser l’enseignement primaire et de réduire l’analphabétisme.
Dix ans plus tard en 2000, à Dakar, six objectifs clés ont été définis pour répondre aux besoins d’apprentissage de tous les enfants. Un des objectifs visait la parité entre les sexes pour 2005. Cette année-là, on aurait dû retrouver au moins autant de filles que de garçons sur les bancs des écoles primaires et secondaires.
Malheureusement, plus de 90 pays n’ont pas atteint cet objectif.
Filles privées d’un droit fondamental
En Afrique Sub-saharienne, l’indice de parité entre les sexes dans l’enseignement au primaire est de 0,86 en 2005 (un IPS de 1 indique une parité entre les sexes), soit l’écart entre les sexes le plus important de toutes les régions du monde. Le taux de scolarisation des garçons est dans la majorité des cas supérieur à celui des filles.
Au Bénin, pays d’Afrique de l’Ouest, le taux des garçons scolarisés dépasse de 20% celui des filles. Dans pays, qui jouit pourtant d’une stabilité politique et économique, à peine 50 % des files fréquentent l’école primaire. La moitié des filles du pays est privée du droit fondamental à l’éducation.
Plusieurs éléments peuvent expliquer ce phénomène. Les filles restent souvent à la maison en raison de la pauvreté et des frais élevés de scolarisation. Certains parents considèrent inutile l’éducation des filles, qui sont bien plus utiles, selon eux, aux tâches domestiques ; le manque d’infrastructures et d’équipements ne fait qu’aggraver la situation.
Par contraste, dans quelques pays d’Afrique australe et d’Afrique de l’Est, comme la Namibie, le Lesotho, le Malawi, les îles Maurice et la Zambie, il existe une légère différence dans les taux de scolarisation entre les sexes et ce, à l’avantage des filles ; dans ces pays, les garçons participent traditionnellement à l’élevage du bétail, au détriment de leurs études.
Pour que l’Afrique se rattrape
Il reste encore beaucoup à faire pour scolariser les filles dans le monde. Les diverses institutions internationales (UNESCO, UNICEF, Banque Mondiale) l’ont compris. Un plan d’action global a été mis en place pour favoriser une meilleure cohésion dans l’action des divers organismes impliqués. Ce plan prévoit qu’un grand nombre de pays, principalement en Afrique, puissent atteindre en 2015 l’objectif manqué en 2005 de parité entre les sexes.
Des avantages pour tout le monde
Les avantages de la scolarisation des filles ne relèvent pas de l’abstraction théorique : c’est toute la société qui en bénéficie.
Une fille instruite deviendra une mère instruite qui à son tour aura plus de chance d’envoyer ses filles à l’école. Une mère instruite est plus consciente des nécessités de la vaccination pour ses enfants ; elle est connaît mieux les risques du VIH/Sida, elle assure une alimentation plus équilibrée à sa famille, elle participe aux prises de décisions politiques et à la vie économique de son pays.
L’objectif de la parité entre les sexes au niveau de l’enseignement primaire doit demeurer une priorité aux yeux de toute la communauté internationale.
SOURCES
UNESCO : http://portal.unesco.org/education
World health statistics 2007. Geneva : World Health Organization www.who.int/whosis/en/
Note: Indice de parité entre les sexes (IPS) : Rapport entre la valeur correspondant au sexe féminin et celle correspondant au sexe masculin pour un indicateur donné. Un IPS de 1 indique une parité entre les sexes
RECHERCHE, RÉDACTION & PUBLICATIONS POUR OUVRAGES/REVUES SCIENTIFIQUES
MORCEAU CHOISI (2001/2006) : PRESCRIPTION NUTRITION
Nourrir son prochain
Par Jean-Francois Chicoine
Le monde est ailleurs, www.meanomadis.com Québec, Canada, 2006
Adapté de Nourrir son prochain / Poor Diets the result of unawareness, not economic.
Prescription Nutrition; II (3) : 273-278, 2001

Des millions d’enfants vivent maintenant dans la pauvreté absolue et sans accès facile au grenier alimentaire, aux veaux, vaches, cochons… zinc et sélénium. La faim chez nous, le marasme ailleurs : 42 % de malnutrition protéino-énergétique en Asie, au-delà de 27 % en Afrique et une augmentation en flèche en Europe de l’Est. La statistique est pesante, mais jamais vaine; tant que l’intellectuel la lui sert, la statistique est gastronomie pour le pauvre.
Trop d’enfants pauvres mangent de travers, d’autant plus qu’il y en a des riches qui mangent à l’envers. Dès leur vie utérine, ils sont nombreux à accuser des retards de croissance. Petits poids. Petites tailles. Petites immunités. Pire encore, sur les percentiles, leurs circonférences crâniennes n’ont pas le coffre nécessaire. Un enfant sous nourri est à risque de sous performance et de malheurs en vue. La garderie éducative pour grandir tout de même, l’orthopédagogue pour apprendre les maths tout de même, l’aide à l’emploi pour éviter le chômage tout de même, etc., le cycle des béquilles est sans fin quand l’enfant n’est pas mort de faim.
Point de salut
Point de salut non plus hors du sein maternel. Point de sein justement : l’allaitement fait pauvre. Il n’est pas toujours facile de le promouvoir. On dit du substitut au lait de mère qu’il a ses qualités parce qu’il ne les a pas toutes décidément. Insistons tant qu’à faire pour que la préparation lactée soit supplémentée en fer et qu’on en ait assez à donner jusqu’à l’âge de s’asseoir ou mieux, jusqu’à l’âge de marcher.
L’enfant pauvre est nourri à la calorie, pas à la cuillère. Son biberon est gorgé de jus et de lait. Il sent le sûr et la pomme à chevreuil. La petite céréale enrichie, la petite courge surgelée, l’introduction de la petite légumineuse, c’est au goût des autres. Soixante-dix onces de liquides par jour qu’il buvait le dernier coco pâle examiné hier. « En ml, ça fait encore plus », que j’ai dit à sa mère. Plus du quart des enfants d’un an habitant la « ville » — entendre Montréal – souffrent d’anémie ferriprive coupable de contribuer à des retards de développement et des apprentissages. « De misère à l’école », pour revenir sur le jour d’hier.
Le beurre d’arachide, les oeufs, la dinde en spécial, le riz, le passé date, le gruau, le « cheez-whiz » offrent aux familles de quoi imaginer des lendemains. Le panier dit de Noël n’arrange rien. La charité interposée a le mérite de nourrir l’âme, mais on aurait tort de s’en satisfaire, car elle est loin d’être le ressort nécessaire et durable. L’économie de la pauvreté n’est que la contre-culture d’une culture qui a déjà trop sa place : l’économie grande surface à la grandeur de la planète, au-delà des valeurs – la valeur d’un enfant qui pousse – et de ses droits – le droit de petit-déjeuner avant de partir pour l’école.
La gastronomie du pauvre
On peut toujours triturer les chiffres et renflouer nos seuils de tolérance, les % demeurent pétants : 20 à 25 % des enfants canadiens vivent sous le seuil de la pauvreté. Onze heures du « mat », c’est vous dire à quel point la panse est en panne! Comptez pour voir : moins de protéines pour le coup d’envoi matinal, moins d’appétit pour la connaissance et de raisons d’être fier, donc moins d’estime de soi. Le mot est lâché... L’estime de soi est la conscience de la valeur personnelle qu’on se reconnaît à travers un ensemble d’attitudes, de manières et de croyances qui permettent de faire face aux réalités de la vie. Comme l’os, la rétine ou l’enzyme de votre choix, l’estime de soi carbure à même l’arc-en-ciel des groupes alimentaires.
Malgré des efforts mondiaux, ni la pauvreté ni les inéquités n’ont diminué dans le monde au cours des dernières années. En 1960, l’écart entre les 20 % les plus riches de la population mondiale et les 20 % les plus pauvres était de 30 pour 1; en 1997, il était de 74/1. Des millions d’enfants vivent maintenant dans la pauvreté absolue et sans accès facile au grenier alimentaire, aux veaux, vaches, cochons…au zinc et au sélénium. La faim chez nous, le marasme ailleurs : 42 % de malnutrition protéino-calorique en Asie, au-delà de 27 % en Afrique et une augmentation en flèche en Europe de l’Est. La statistique est pesante, mais jamais vaine; tant que l’intellectuel la lui sert, la statistique est gastronomie pour le pauvre.
Les effets à long terme de la mauvaise alimentation et de la malnutrition sur le devenir des enfants d’ici où d’ailleurs trouvent des échos rassembleurs ou dissidents à travers les différents écrits scientifiques. Mais le point de départ demeure le même : trop d’enfants pauvres mangent encore de travers.
Manger son prochain, serait de les laisser faire.
MORCEAU CHOISI (2001) : SOCIÉTÉ CANADIENNE DE PÉDIATRIE
Et le bébé chinois ?
Par Jean-Francois Chicoine
Paediatric and Child Health, mai / juin vol 6 no 5, 2001
Diffusion WEB 2004, Canada

Si tu veux vivre avec cette... fatalité, il n'y a qu'une ressource : c'est de la transmettre.
André Malraux – La condition humaine [1]
Et bébé chinois? La question est si complexe pour l'intelligence humaine qu'on aimerait pouvoir y répondre par l'absurde : il se coiffe toujours de la même façon! Mais encore? Comment se fait-il qu'il soit encore si souvent avorté, le bébé chinois? Tué? Ou abandonné? Ou encore adopté dans un pays étranger? [2]
Crime ou nécessité? Droits de l'enfant ou politiques imposées par la collectivité? La tradition chinoise préférant les bonnes questions aux mauvaises réponses, la planète entière se trouve dès lors mal placée pour répondre. Mais le pédiatre est à sa place quand il pose des questions.
Se préoccuper des affaires humaines, c'est son affaire professionnelle en tant que défenseur des droits des enfants et de leur famille. Dans un sens plus largement civique, c'est également sa responsabilité en tant qu'intellectuel capable d'éclairer des vérités concernant les droits humains, moins par ingérence que par ouverture d'esprit ou propension à l'action. [3] [4]
Depuis 1989, près de 3 000 enfants adoptés en Chine ont été examinés à la Clinique de santé internationale au CHU mère-enfant de l'Hôpital Sainte-Justine. Plus de 99 % de ces enfants chinois étaient chinoises. La pratique clinique, l'enseignement et la recherche scientifique en milieu universitaire commandent ainsi des réflexions qui dépassent le cadre traditionnel de pratique. C'est ce que cet article propose justement : une réflexion qui convient à la pédiatrie qui est et science et humanisme.
La loi du nombre
La démographie chinoise est plus hydre que dragon. Il suffit de traverser la Chine, même vite, pour se rendre compte de la multitude. Au XIIIe siècle, ils sont déjà 100 millions. Quand Mao Zedong est élu président de la République en octobre 1949, il hérite d'un bon 550 millions de sujets, déjà une large part de l'humanité souffrante. Et comme si c'était insuffisant, dans les quatre décennies qui vont suivre, le nombre de bouches à nourrir va doubler, malgré la plus grande famine du siècle qui emporte en Chine, en 1959-1960, autour de quarante millions de têtes. De fait, on dénombre actuellement en Chine 1,3 milliard de Chinois, sans compter ceux qui n'ont jamais été déclarés aux autorités, soit près du quart de la population mondiale en l'an 2000, avec un effectif impressionnant de vieillards mais, en chiffre absolu, des quantités encore plus incroyables de bébés, dont une proportion troublante de garçons. Une génération de fils uniques! [5a] [7a]
Vers la fin de 1995, on aurait recensé en Chine 118,5 hommes pour 100 femmes. En d'autres mots, un Chinois sur six ne trouvera pas de fiancée dans les années à venir. Cette curieuse observation génétique n'a pourtant rien d'étonnant : la surabondance de futurs célibataires mâles privés de frères, de sœurs, d'oncles, de tantes, de cousins et, qui plus est, de cousines, constitue en quelque sorte l'effet yang de la politique de l'enfant unique sur le démantèlement de la cellule familiale chinoise. L'effet yin, si on peut dire, donne pour sa part du fil à retordre aux valeurs fondamentales de la culture humaine. [7b] [8a]
Comment supporter le destin des petites Chinoises avortées prématurément sous appareillage échographique, tuées par leurs parents, nées sans acte de naissance ou encore abandonnées et, en bout de course, pour une très faible minorité d'entre elles, adoptées à l'étranger? En relativisant, sous prétexte de culture? En calculant, sous prétexte de démographie? Le sort du yin dans l'empire du Milieu serait-il effectivement le tribut payé par le peuple pour lutter contre un étranglement des populations? « En attendant que le nombre devienne une chance, écrivait Peyrefitte, il commence par être une malédiction ». Mais encore une fois, à l'instar de l'analphabétisme et de la pauvreté, la malchance est féminine. [5b] [9a]
Garçon ou fille, le bébé chinois en a vu d'autres : des famines, des dysenteries et des révolutions lui chipant ses parents et sa famille. Néanmoins, et pour cause, c'est le destin du bébé fille qui marque encore les idées, les éditoriaux et la conscience du monde entier. La naissance d'un enfant mâle étant une bénédiction, comment pardonner que la venue d'un nouveau-né de sexe féminin soit encore perçue comme une calamité?
Et plus que jamais depuis vingt ans, conséquence d'une ouverture sur le marché technologique et de la production nationale de plus de 10 000 appareils d'échographie par année, les avortements sélectifs de bébés filles ont repris du poil de la bête. Doit-on s'indigner, au risque de voir la Chine se refermer comme une huître? Doit-on se taire et donner raison à la Chine sur toute la ligne? [7c]
La loi sur le mariage
Voyons l'histoire : pendant les premières années du régime communiste, les autorités en place luttent vigoureusement pour réduire la mortalité, favorisant ainsi la croissance fulgurante d'une population déjà innombrable. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, pas question à l'époque de limiter les naissances ; c'est même tout le contraire. Mao lui-même aurait déclaré à plusieurs reprises que la multitude et les bras étaient les plus grands atouts des Chinois : grande reproduction, grande armée, grande puissance! La loi du 1er mai 1953, dite « loi sur le mariage », explique d'ailleurs clairement la position de son gouvernement contre l'infanticide traditionnel. De fait, jusqu'à cette date, la noyade des nouveau-nés – tout particulièrement celle des bébés filles – n'était pas rare en Chine, « à moins qu'ils ne fussent abandonnés au bord de la route, jetés au cochon ou vendus ». [5c]
Les voyageurs anglais du XVIIIe siècle ne cachaient d'ailleurs pas leur perplexité devant les tueries de nouveau-nés : « L'habitude semble avoir appris que l'existence à son aurore peut être sacrifiée sans scrupule. » L'infanticide n'étant pas interdit, on laissait faire, simplement. La loi de 1953 précise donc pour une première fois en Chine que les parents ont le devoir d'élever leurs enfants, qu'ils ne doivent ni les maltraiter, ni les abandonner et qu'il est strictement interdit de les noyer. [5d] [10a]
Mao, on le sait, a toujours entretenu des rapports conflictuels avec la culture. Sa révolution des années 1960 a eu des conséquences désastreuses sur la liberté et les vies humaines. Mais attention, certaines de ses intentions initiales étaient sensées, voire chevaleresques. Mao demeure longtemps persuadé qu'une jeunesse nombreuse est, pour une nation, un atout incomparable. Extirper la Chine des pratiques barbares et convaincre la société que la procréation est une bonne chose constituent très clairement, avant 1953, la voie privilégiée par son gouvernement. C'est alors qu'un premier recensement officiel confronte de plein fouet sa dynastie rouge à une évidence dorénavant incontournable : baby boom démesuré et économie font un ménage difficile. À l'époque, il s'en trouve même pour expliquer les retards industriels de la Chine par la surabondance de main-d'œuvre humaine à bon marché. À quoi bon, pense-t-on, imaginer et vendre des machines quand on n'a pas à lésiner sur le labeur des hommes – et des enfants! [5e] [7d]
Dès 1954, lui et ses dirigeants chinois vont donc effectuer un véritable changement de cap en instaurant une première campagne en faveur de la limitation des naissances. Dorénavant, progrès économique et transition démographique passeront par la maîtrise du bébé chinois. [5f]
Au départ, le « contrôle » du bébé se fait plutôt timide. Zhou Enlai, premier ministre de Mao, parle plutôt jusqu'en 1957 de « régulation convenable de la reproduction ». De 1957 à la fin des années 1960, entre le Grand Bond et les années difficiles de la Révolution culturelle, l'application des directives en matière de limitation des naissances se fait concrètement plus soutenue, quoique encore peu coercitive. Sont encouragés à l'époque, par des méga-campagnes de promotion, le mariage tardif à 23 ans plutôt qu'à 18 ans, la stérilisation des femmes, la vasectomie et l'avortement. On en appelle à un effort commun pour contrer « la procréation anarchique de l'humanité ». Mais la résistance est grande en ville, et l'inertie est totale dans les brigades rurales confrontées à la réticence, à l'orgueil des grandes familles. Les femmes des campagnes donnent naissance à « toute une ribambelle d'enfants », dira Mao. L'un des fameux slogans d'alors, « Deux enfants c'est bien assez, un enfant c'est beaucoup mieux », tourne encore aujourd'hui à la manière d'une comptine enfantine, comme à l'époque du Petit Livre rouge – aujourd'hui empoussiéré et auquel on n'est plus obligé de se soumettre. [5g] [7e] [10b]
Pendant toutes ces années, la Chine perd par contre un temps précieux à freiner la croissance de sa population. Non seulement la mortalité amorce une chute rapide, nous rappellent les démographes, mais la natalité tant décriée reste très élevée. Ce sont ces enfants des années soixante qui procréent aujourd'hui et recherchent encore la descendance mâle qui, de tout temps, a culturellement assuré la pérennité de l'empire du Milieu. On ne change pas aisément une mentalité. [7f]
La loi des bouchées double
Dans les années soixante-dix, les autorités vont finalement mettre les bouchées doubles. De 33 à 37 pour 1 000 en 1970 (selon la source!), le taux de natalité serait tombé à 21,4 pour 1 000 dès 1979. Il en va de même pour le taux de fécondité qui, à la différence de la natalité, fait référence non à la population totale, mais aux seules femmes en âge d'avoir des enfants : on constate alors que chaque Chinoise donne naissance en moyenne à deux fois moins d'enfants à la fin qu'au début de la décennie. La politique de l'unicité, la propagande anticonceptionnelle virulente, les interruptions de grossesse tardives, pratiquées dans des conditions d'hygiène douteuses, les amendes et la réprobation sociale des contrevenants, on peut dire que le planning familial s'est alors terriblement endurci. Les coûts humains sont extrêmes. Ils sont l'image d'Épinal de l'infanticide d'État. [7g] [9b]
Au début des années 1980, les autorités n'hésitent pas à faire appliquer les lois par des matrones capables d'avorter des femmes enceintes de six ou sept mois. « Une femme pouvait dissimuler sa grossesse pendant quatre ou cinq mois, puis, une fois découverte, résister encore un mois ou deux à la pression de jour en jour plus intolérable des agents de la planification familiale et des voisins eux-mêmes, mobilisés pour la circonstance », rapporte Lucien Bianco. Un tiers des avortements recensés en 1982 dans la province du Guangdong, nous apprend-il également, ont été pratiqués pendant ou après le sixième mois. [7h]
À demander l'impossible aux couples, on les incite à désobéir. Des paysans, même appelés à se serrer la ceinture, préfèrent payer l'amende et garder l'enfant. En échange de pots-de-vin, des cadres locaux sont appelés à fermer les yeux sur des naissances illégales, surtout en milieu rural. Des médecins peuvent, contre quelques centaines de yuans, accepter d'établir un faux certificat de stérilisation. Tout le monde s'y retrouve, si bien que la coercition s'affaiblit à partir de 1984, les autorités se résignant à consentir des dérogations aux couples ruraux en mal d'enfants, et surtout de fils, entendons-nous bien. [7i] [8b] [11a]
Si l'aînée est une fille, les paysans peuvent dorénavant tenter leur chance une seconde fois. La question de l'infanticide est reléguée au sort de la cadette, à moins que la mère ait la force ou la faiblesse – selon notre façon de voir – de l'abandonner en vie. Pour cette raison, la plupart des fillettes qu'on trouve aujourd'hui à adopter dans les orphelinats chinois seraient des deuxièmes de famille ; ces petites Chinoises d'une diaspora nouveau genre se partagent ainsi la Chine comme une sœur aînée.
La loi sur les handicaps
En 1994, la loi sur « la protection de la femme et de l'enfant » va révéler au monde une part insoutenable du sort du bébé en trop. La loi interdit la naissance d'enfants porteurs d'une malformation physique ou mentale. Et hop l'échographie à la recherche du handicap... et de la petite fille, tant qu'à y être! Le journaliste Philippe Massonnet nous apprend que « le gouvernement chinois n'a pas apprécié que les médias et les médecins étrangers assimilent cette loi à la politique pratiquée par les nazis dans l'Allemagne du troisième Reich ». Tandis que Mao comptait sur la quantité pour sortir la Chine du sous-développement, ses successeurs, souligne-t-il, auront opté pour la qualité. On imagine la suite : stérilisation forcée des couples dont l'un des membres est handicapé ou alcoolique, avortement prématuré des enfants handicapés, d'autant plus facilité face à un handicap apparemment « féminin ». La loi, qui tendrait néanmoins à s'assouplir selon l'expérience récente, aura eu pour mérite de révéler qu'en Chine, comme partout ailleurs dans le tiers-monde, le sort de l'enfant difforme, mutilé ou simplement différent est particulièrement précaire. [8c] [9c]
La loi du marché
En bon politique, on a longtemps parlé de la différence chinoise, le paradigme économique des années 1990 commandant qu'on applaudisse la prospérité fulgurante de la Chine. Il ne s'agit pas de nier les indicateurs du marché, mais simplement de leur donner un relief qui convient mieux à l'éthique du vivant que la statistique financière. [12] [14a]
En devenant un acteur accompli du commerce international, la Chine a incidemment provoqué, à même ses frontières, des déséquilibres économiques majeurs, notamment de fortes disparités régionales et de grandes inégalités socioculturelles. Plus que jamais, il y a la Chine et la Chine, une opposition entre le Nord et le Sud et un véritable clivage entre l'Est et l'Ouest. Les images qui nous sont retransmises par les médias écrits ou électroniques sont souvent celles de la côte est, opérationnelle et industrieuse, plus rarement celles du nord-ouest, où le chômage se fait si grand qu'il provoque l'exode de millions de travailleurs migrants. On sait par ailleurs qu'un groupe social défavorisé ou appauvri est moins apte à faire valoir ses droits et à se voir confronté à des idées nouvelles, notamment celles qui concernent la famille, bébé compris. [7j] [9d]
On peut dorénavant parler du Chinois des villes, qui communique par le cellulaire, gave, gâte et chérit son fils unique, traque les copies pirates des disques de Céline Dion, et de l'autre Chinois, qui s'adonne encore au cycle de la terre et du temps dans une pauvreté relativement inchangée par la modernité. À titre d'exemple en matière de poids et de taille au sein d'une population d'enfants de 24 à 72 mois, des données chinoises de 1990 rapportent respectivement 12 % et 28 % plus de retards de croissance sévères et modérés chez les enfants des régions rurales que chez ceux du même âge habitant la ville. À différentes échelles, les disparités s'inscrivent aussi dans le même sens que la malnutrition face à l'éducation et à l'accès aux soins de santé, sans oublier la manière de voir les traditions et les croyances. [15] [16]
Tandis que l'homme de Pékin apprivoise quelques tâches ménagères, le paysan du Jiangxi trime encore dur pour son pot de riz en enfer! Malgré ses échanges internationaux, son programme spatial, son grand barrage, une partie importante de la Chine affamée, illettrée et arriérée a encore un retard considérable. [8d] [14b]
La loi ancestrale
Au moment de mourir, nombreux sont encore les Chinois imperturbables qui tendent à mesurer leur vie matérielle, familiale et spirituelle par la pérennité de leur fils, seul et unique responsable de la continuité de la lignée. Ici, les enfants portent le nom du père : plus les enfants masculins sont nombreux, mieux est assurée la postérité. Le chef du clan est traditionnellement le fils aîné de la génération la plus élevée. Sans fils en Chine, on a donc peu à faire d'une fille. À 18 ans, c'est qu'on la perd, sa fille. Elle s'en va définitivement vivre et servir la belle-famille, laissant à son ou ses frères, s'il y a lieu, le soin des parents vieux et retraités. En se voyant universellement imposer un enfant unique, des millions de Chinois ont donc décidé que bébé serait un garçon. Non seulement veillerait-il sur les vieux jours de ses parents et assurerait-il leur culte après leur mort, selon la tradition confucianiste, mais il enrichirait le foyer d'une servante... [17a] [18a]
« Quand une fille voit le jour, écrivait Peyrefitte, qui aimait pourtant la Chine comme sa mère, les voisins ont la délicatesse de ne pas présenter de condoléances ; ils préfèrent ne rien dire ». Cette différence de traitement n'est sans doute pas propre au seul peuple chinois, mais la conséquence a toujours été plus rigoureuse chez lui que nulle part ailleurs. [11b]
Hors la loi
Si Shanghai et Pékin tournent le dos à ces idées ancestrales mais encore actuelles, les nouvelles disparités économiques dans lesquelles elles s'inscrivent n'ont certes pas enrayé de pareilles injustices : de riches hommes d'affaires des villes s'achètent maintenant des filles à la campagne, les obligeant à renier leur passé, question de ne pas s'encombrer de la belle-famille! Certaines de ces jeunes filles sans famille et sans papiers ont été retrouvées en sol canadien. Même épargnées à la naissance, le destin de milliers de Chinoises n'a donc jamais été aussi peu garanti. [8e]
En Chine, écrivait aussi Massonnet : « tout s'achète et tout se vend, même les femmes et les enfants ».[8f] La seule liberté dont puisse jouir le Chinois, c'est la liberté de consommer. « Si tu as de l'argent, tu as de la démocratie ». [8g] [14c]
La convention de la Haye
Pour certaines personnes, l'écrivaine Han Suyin parmi les plus célèbres, la politique de l'enfant unique doit être maintenue. En se débarrassant de la contrainte, disent-elles, il n'y aurait certes plus d'obligation d'avortements, de stérilisations forcées, certainement moins d'infanticides de bébés filles et d'abandons de fillettes mais, en lieu et place, une explosion démographique qui conduirait à une famine comme le monde n'en a jamais connue, à moins d'une révolte, à un éclatement des frontières ou à une multiplication des boat people, véritables péril jaune contre lesquels les États-Unis sont déjà en train de s'armer. [17b]
Pour ces tenants de la politique de l'enfant unique, la persistance du non-respect des droits des bébés filles en Chine est plutôt attribuable à la conjonction de la pauvreté et du manque de valeur sociale. La loi du plus fort et la mondialisation des marchés auquel participe le pays ne seraient pas la cause, mais la conséquence d'un projet inégalitaire mondial où l'argent seul a sa place, en Chine peut-être plus qu'ailleurs sur la planète. On reconnaît ici à la Chine, historiquement flouée par le Japon autant que par l'Angleterre, une pleine souveraineté et une autonomie suprême pour redresser ses torts et corriger ses tirs manqués. [13] [14d] [18b] [20]
Mais en prônant ici le maintien de la politique, on opte vigoureusement moins pour une lutte contre les infanticides et les ligatures de trompes policières. Une accentuation des efforts locaux et internationaux pour l'amélioration de la qualité de vie en orphelinat et de ses corollaires, adoptions locales et internationales, est-ce vraiment suffisant? À qui cela profiterait-il, sinon à une infime minorité de jeunes filles?
Reconnaissons que l'adoption d'un enfant venu de Chine fait le bonheur de milliers de familles en Occident. Plus de 140 000 enfants adoptés ont émigré aux États-Unis depuis 1986 ; les Américains adoptent environ 16 000 enfants par année dans le monde, principalement en Russie puis en Chine, maintenant plus encore qu'en Corée. Pour leur part, les Canadiens et les Britanniques adoptent surtout en Chine. Les Canadiens adoptent autour de 2 200 enfants par année en pays étranger, dont près de 1 000 par année au Québec, et ce dans plus de 44 pays, mais surtout, comme dans l'ensemble du Canada, en direct de Chine plus que de partout ailleurs. Le nombre d'autorisations de filiation délivrées aux parents adoptants par le Secrétariat à l'adoption internationale du Québec était, pour la Chine, de 2 162 enfants entre 1992 et 1998 au Québec seulement, de 226 enfants en 1992-1993 et jusqu'à 499 enfants en 1995-1996, puis 404 en 1997-1998, quasiment toutes des filles, quelques garçons dits « handicapés » et, jusque-là, de rares garçons sans pathologies annoncées. Puisqu'elles sont adoptées relativement jeunes, souvent avant l'âge d'un an, qu'elles ne sont généralement pas issues de la prostitution, de l'alcool, de la violence familiale, mais simplement du surnombre, ces petites Chinoises, se révèlent, pour une grande proportion du groupe, dans un état de santé extrêmement satisfaisant. La revue de l'expérience internationale, autant que la nôtre au CHU mère-Enfant Ste-Justine, en témoigne d'ailleurs clairement. La faveur et la ferveur des parents adoptants en Chine ne s'en trouvent donc aucunement diminuées. [21] [25]
Selon l'éthique inhérente à la Convention de La Haye sur l'adoption internationale, l'adoption dans un pays étranger ne devrait être envisagée « que si l'enfant ne peut être confié à une famille de son pays d'origine dans l'intérêt supérieur de l'enfant et le respect de ses droits fondamentaux ainsi que pour prévenir l'enlèvement, la vente ou la traite d'enfants ». Cette convention, entérinée par le Canada et la Chine, reconnaît donc que l'adoption internationale n'est que la dernière des meilleures solutions pour garantir le bonheur des enfants abandonnés, quels que soient les succès apparents de l'adoption en Chine par des étrangers. [26]
Si les parents qui projettent adopter ou réalisent un projet d'adoption en Chine méritent le soutien total des professionnels de la santé, ils ne devraient pas pour autant croire que leur beau geste en arrive à changer les fondements de la destinée des bébés filles en Chine. L'adoption sert au bonheur des familles et de leurs enfants. Sans aucunement porter ombrage à sa portée humaine, il serait exagéré d'y voir à tout coup un humanitarisme garant du sort des bébés excédentaires. Préoccupées par ces questions complexes qui dépassent les frontières de leurs cellules familiales, certaines familles se sentiront embarrassées de participer aux rouages de l'adoption en Chine, mais des centaines d'autres, malgré les imperfections du monde, se diront tout à fait à l'aise de devenir parents d'un enfant qui, autrement, n'aurait peut-être pas survécu.
La convention relative aux droits de l'enfant
Pour d'autres groupes, non moins activistes mais opposés, eux, à la politique de l'enfant unique, les violations systématiques des droits de l'enfant en Chine, particulièrement ceux des bébés filles, sont une conséquence directement imputable à la limitation des naissances. Ces violations contreviennent à plusieurs articles de la Convention relative aux droits de l'enfant, notamment à l'article 19 qui fait obligation à l'État de protéger ses enfants contre l'abandon et les mauvais traitements, ainsi qu'à l'article 20 qui reconnaît « aux enfants privés de leur milieu familial, le droit à une protection et à une aide spéciale de l'État ». Il est d'ailleurs décevant que cette Convention ne soit que partiellement mise en application en Chine, comme d'ailleurs dans des dizaines d'autres pays du monde. [27a] [29a]
Ces groupes ont réagi notamment en 1996 à la diffusion du fameux reportage de la BBC, accompagnée de la publication d'un rapport de l'organisation Human Right Watch sur un orphelinat à Shangai. Le document de 300 pages faisait état de milliers de morts d'enfants dans les institutions publiques chinoises. Ces associations humanitaires, religieuses ou juridiques reconnaissent le problème de surpopulation en Chine et l'autorité de la Chine dans la gestion de sa démographie, tout comme les défenseurs de la politique de l'enfant unique. Elles reprochent néanmoins, beaucoup plus activement, le traitement intolérable du gouvernement chinois réservé aux filles en surnombre. Elles en appellent au devoir d'ingérence humanitaire des citoyens du monde, les Canadiens y compris, reprochant au discours officiel sur les liens entre commerce international et promotion des droits humains sa trop profonde timidité, voire son inconséquence crasse à causer enjeux économiques sans jamais aborder les engagements solennels entérinés par les États envers la personne humaine. Jean Baudrillard a une jolie façon de résumer cet état de fait : il insiste pour nous révéler que mondialisation et universalité ne vont pas de pair, que la mondialisation sert les techniques, le marché, le tourisme et l'information tandis que l'universalité, de son côté, sert les valeurs, les droits de l'homme, les libertés, la culture, et la démocratie. « La mondialisation semble irréversible, l'universel serait plus en voie de disparition ». [27b] [28] [30]
La loi du milieu
Devant le scandale des orphelinats et le sort des filles de Chine, deux sons de cloche polarisés se sont donc fait entendre et s'entrechoquent encore à tout venant : maintenir ou effacer la politique de l'enfant unique. Deux tendances qui naissent néanmoins d'une problématique commune, à savoir celle de répondre à notre question : et le bébé chinois?
Fidèle à son attitude universelle de conciliation sans provocation, l'Unicef s'engage dans le débat en 1996 en regrettant que l'amélioration du sort des enfants dans les orphelinats chinois s'effectue de manière épouvantablement lente, selon le propre qualificatif de Carol Bellamy, malgré les renseignements antérieurs sur la mort des enfants à Shanghai. La directrice de l'Unicef en profite à l'époque pour réitérer dans les médias que l'approche de l'Unicef « n'est pas de revenir sur le passé, mais de regarder vers l'avenir ». Et d'ajouter : « néanmoins, il y a un vrai problème en Chine. » Même avec les yeux de la médiation, la question du bébé chinois demeure donc sans réponse. [29b] [31]
Mais dans son rapport de 2000 sur la situation des enfants dans le monde, l'Unicef, qui prend ailleurs un virage courageux et beaucoup plus vindicatif, parlant même de scandale et de honte devant la dette des pays en développement, n'abordera jamais la question du bébé en Chine. Pas un mot dans ce document, ou presque, sur le sort des bébés filles en Chine, sur le travail des fillettes en Chine, sur l'éducation des femmes en Chine, sur l'appauvrissement des adolescentes chinoises, sur la prostitution des jeunes filles et la montée du sida, sur le sort réservé aux minorités ethniques et aux femmes des régions autonomes (appréciation de l'auteur). La question du bébé chinois fait peur : si le bébé est petit, la question est complexe. On peut trouver raisonnable ou non l'attitude du Fonds des Nations Unies pour l'enfance, mais l'Unicef a pourtant le mérite de laisser la question ouverte et la route mieux carrossable. [9e]
Le temps comme loi
Permettons-nous ici une parenthèse comme les Chinois aiment bien le faire quand ils vous racontent une histoire en n'en faisant que le contour.
On connaît cette affaire de pieds bandés. De fait, pendant plus de mille ans, la Chine s'est obstinée à rétrécir les pieds des petites filles riches. Grâce à cette torture spécifiquement chinoise les dispensant des travaux plébéiens, ces enfants de bonne famille se trouvaient ainsi irrémédiablement paralysées à domicile. Cette très cruelle mode de filles pas faciles à sortir, aux pieds rabougris, mutilés puis érotisés, surnommés « lotus d'or », aurait pris naissance à la cour impériale. Simple fantaisie de harem pour les uns, l'étranglement du pied deviendrait néanmoins une véritable déformation anatomique pour d'autres. Au-delà du bon sens biologique, la contrainte devenait obligatoire pour les petites filles. [32a] [35a]
Dès leurs sept ans, on s'appliquait à masser vigoureusement leurs pieds. On repliait ensuite tous leurs orteils, sauf le gros, en les pressant artificiellement contre la plante pour qu'ils adhèrent chaque jour plus que le précédent, tout en prenant soin de bien empaqueter le tout dans des bandages étouffants. Les pieds étaient ensuite coincés dans des chaussures spéciales, de plus en plus étroites à mesure que les pieds se miniaturisaient. Après deux ou trois ans de sévices, les pieds avaient enfin la forme souhaitée, quelque chose comme celle d'un cône dont l'exquise beauté faisait la joie des esthètes. Les pieds handicapés recouverts de pantoufles brodées et parfumées étaient sans pareil pour exciter la curiosité sexuelle. [32b] [35b]
À mesure qu'on avançait dans le XXe siècle, les questions sur la coutume se bousculaient et les réponses justifiant la curieuse pratique se raréfiaient. Pourquoi les pieds bandés? Pourquoi torturer les petites filles? Tant et si bien que des politiques qui datent de 1920 environ auront heureusement eu raison de cette perversité. De fait, dans les années soixante, Zhou Enlai faisait déjà référence à la pratique comme d'une bien vieille coutume du passé. [5h]
L'histoire est très chinoise, bien entendu, mais elle illustre l'intérêt de poser sans répit une question qui demeure si longtemps sans réponse que le problème paraît ne plus exister ou ne plus intéresser personne.
Teilhard de Chardin disait de la Chine que « c'était un bloc plastique et immobile ». Notre incapacité à la comprendre ne viendrait-elle pas de son immobilisme fondamental qui s'oppose à notre idée de la course vers le futur? L'auteur Guy Sorman rétorquerait par ailleurs « que bien des intellectuels chinois... réfutent absolument ce relativisme culturel ». Y a-t-il vraiment une façon chinoise inéluctable? Y a-t-il vraiment une manière empire du Milieu de penser aux impératifs sociaux plutôt qu'aux droits individuels? Le proverbe vietnamien « Un Chinois est un Chinois », est-il un non sens? [5i] [36]
Violentée plus souvent qu'à son tour et cible de tous les impérialismes politiques, religieux, économiques, la Chine demeure malgré tout une petite fille, nous révélant une nature humaine qu'on ne croyait pas si mal connaître. Pour cette seule raison, il faut aimer la Chine. Elle en dit long sur ce que nous sommes et sur les enjeux qui sous-tendent la vie civique aussi bien que la pratique clinique du médecin appelé à soigner des enfants chinois. Proposition : posons donc à la Chine notre question comme un pédiatre la poserait à une vraie petite fille, c'est-à-dire sans attendre obligatoirement de réponse : Et le bébé chinois?
SOURCES
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D’après Ionesco- La cantatrice chauve
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